Yue Minjun, LOL (mort de rire)

24 FÉVRIER 2013 | MEDIAPART | PAR HUGO VITRANI

Portraits d'amis qui se jouent de nous, autoportraits rose Malabar devenus icônes anonymes et intemporelles, murailles de rires clairs-obscurs sur fonds bleus, corps tiraillés prêts à être fusillés : depuis les années 1990, Yue Minjun, né en 1962 dans la province du Hei Long Jiang, détourne la propagande du Réalisme socialiste et réactualise des œuvres majeures de l'histoire de l'art chinois et occidental, qu'il filtre avec l'héritage kitsch du pop art. Connu du grand public pour ses milliers de sourires et ses millions de dollars, l'artiste était à Paris pour inaugurer sa première rétrospective en Europe. Rencontre inédite ? en VO sous-titrée ? avec ce monstre de l'art contemporain, aussi habile dans le maniement du pinceau que dans l'art d'esquiver les questions. En pleine année du Serpent, Yue Minjun est-il venimeux ?


par Mediapart

« Les mensonges écrits à l'encre ne peuvent cacher les faits écrits dans le sang », écrivait Lu Xun en 1926. Si l'art et la littérature ont longtemps été « les roues et les rouages de la machine révolutionnaire » (Mao citant Lénine en 1942), nombreux sont les artistes chinois qui ont trempé le pinceau dans la plaie, quitte à subir le sort réservé aux dissidents : le laogai ou la fuite.

Né d'une mère comptable et d'un père chauffeur, Yue Minjun quitte son emploi gouvernemental dans le pétrole pour étudier l'art à l'école normale de la province du Hebei. « C'est Tiananmen et cette cassure définitive avec les politiques qui a décidé de mon sort. J'ai choisi l'art comme seule forme de langage. Les cheveux longs, l'esprit libre, je suis parti en 1990 m'installer à Yuanmingyuan, un village d'artistes à quelques encablures de Pékin. Nous vivions une vie de bohème, en cercle fermé. Avec 100 yuans par mois, nous étions les rois du monde. Le jour, je bossais frénétiquement les portraits de mes amis. Le soir, on s'oubliait en descendant des dizaines de bouteilles d' er guo tou, de l'alcool chinois à 60 degrés. » Rompant avec l'esthétisme des peintures et photographies de paysages, tournant le dos à l'avant-garde des années 1980, Yue Minjun, Fang Lijun, Liu Xiaodong et d'autres amis artistes, épaulés par le critique Li Xianting, ont alors posé les bases du “Réalisme Cynique” au moment même où se développait le “Pop Politique”. Au carrefour de la terreur de Tiananmen et de l'ouverture à l'Occident. Des mouvements proches du “Sots Art” de l'URSS, dont les principaux artistes avaient eux aussi adopté ? façon Pop Art ? « le rire carnavalesque » et « la déconstruction ironique de la culture officielle » (Margarita Tupitsyn).

Au culte de la personnalité du Grand Timonier souriant, puissant et l'air botoxé, Yue Minjun répond par son autoportrait riant et yeux fermés, icône répétée à la chaîne comme un produit dérivé. Quant aux sourires omniprésents dans l'imagerie de propagande de la révolution culturelle, Yue Minjun réplique avec d'obscurs gouffres silencieux, violents et contagieux. Une muraille de rires sans éclat qui aliène et désarme (dans les toiles de Yue Minjun, les bourreaux miment le maniement des armes encore plus présentes par leur absence). Au fil du temps les rictus perdent de leur personnalité : le clone de Yue Minjun est désormais universel, intemporel, et évite la censure qui frappe la création artistique. Explication de Yue Minjun à Jérome Sans : « À l'époque, l'art était régulé. Si un travail était déviant, c'était difficile de l'exposer. Mais il n'y avait aucune raison de me refuser, je peignais des choses heureuses. C'est une petite stratégie : il n'y a rien de mal dans des sourires peints. » Ni dans des doigts dans les oreilles ou dans le nez.

Mao fait trempette

La peau rosée luisante semble brûlée par le soleil rouge sur fond bleu (l'exil, la mort). Dans un crâne-piscine scalpé, Mao fait trempette et colonise les esprits à coups de drapeaux rouges. Les corps nus, en slips, se contorsionnent jusqu'à l'absurde. Échos à la torture pratiquée dans les camps, la violence quotidienne, mais aussi aux séances de gymnastique des ouvriers et aux arts martiaux. Les cadrages sont souvent serrés, de face (Yue Minjun a fait son mémoire sur le gros plan cinématographique dans la peinture). Et comme Yue Minjun aime ouvrir de nouveaux horizons et faire basculer les lignes de fuites (souvent de travers dans ses compositions), il a créé son Art Toy avec l'artiste Kaws et s'est offert sa propre armée de sculptures angoissantes, prêtes à affronter les soldats en terre cuite du tombeau de Qin Shi Huangdi vendus sur les marchés et les boutiques de souvenirs made in China.

« La période qui a suivi 1989 a été profondément marquée par l'absence d'espoir (…), tout ce qu'on croyait bon n'était plus fiable.(…) Si vous regardez les œuvres que nous avons peintes à cette époque, vous comprendrez que nous préférions avant tout peindre les choses que nous ressentions, même si elles étaient laides et négatives, plutôt que des choses belles et positives que nous ne ressentions pas. (…) Certes ce que je peins n'est pas beau, mais ces belles choses que les autres font me donnent encore plus la nausée. Jamais je ne pourrais faire cela. Pour moi, elles sont trop belles, belles jusqu'à l'écœurement. C'est insupportable » (entretien avec Shen Zong).
L'esthétique, Yue Minjun s'y perd dans ses très récents portraits façon cubiste, ses créations mi-hommes mi-animaux ou ses Overlappings. Si l'artiste essaye de ne pas se laisser enfermer par son rire et l'efface, le gratte, le fragmente, ses tournoiements imitent mal les tourments de Francis Bacon. Une déception vite oubliée devant sa puissante série de labyrinthes, en couleur ou noir et blanc. « Ce sont les adultes qui dessinent les labyrinthes pour les enfants. Je me suis alors demandé pourquoi les adultes dessinent-ils ces labyrinthes pour les enfants ? Ne serait-ce pas parce que l'environnement dans lequel nous vivons y ressemble ? Et que quelqu'un de plus grand nous prépare dès l'enfance aux circonstances dans lesquelles nous allons vivre ? Les Chinois plus que les autres parviendront-ils jamais à s'extirper de leur propre culture ? (…) J'ai voulu dire au spectateur que nous nous trouvons dans des circonstances brumeuses et troublantes. Pourtant, lors de mes premières expositions, les spectateurs trouvaient ces peintures élégantes, ils ne ressentaient pas le trouble. Je n'ai pas compris pourquoi », commente Yue Minjun, amusé.

Pendant plusieurs années, Yue Minjun et sa bande ont vécu comme des marginaux, recevant plus souvent la visite des policiers que des collectionneurs. Ces derniers ne tarderont cependant pas à débarquer du monde entier, attirés par cette Chine qui passait d'une société agraire à l'ouverture au marché boursier. C'est l'époque de l'essor des entreprises privées, les voyages de Valentino, l'intérêt de LVMH, Saatchi, le retentissement de l'exposition Magiciens de la Terre et Alors la Chine à Pompidou, le quartier d'art 798, la participation de la Chine à la Biennale de Venise (Yue Minjun participera à la 48e en 1998), l'essor de l'UCCA et l'explosion des nouveaux riches. Souvenir de cette nouvelle époque déjà lointaine : « Les étrangers venaient nous voir, certains achetaient, pour presque rien, des toiles qu'ils revendent aujourd'hui à prix d'or. Le business entrait peu à peu dans nos vies. »

Spéculation

« Aujourd'hui, il y a moins de censure et plus d'autocensure », affirme le critique d'art Fei Dawei. Même constat pour l'artiste Cang Xin : « Ce que le gouvernement n'a pas réussi par la censure, il est en train de l'obtenir par le commerce. » Depuis les années 2000, la spéculation du marché de l'art a fait main basse sur la création asiatique. Selon Art Price, la cote des artistes chinois a augmenté de 780 % entre 2001 et 2007. Sur les 100 premiers artistes contemporains classés par produit de vente, en 2007, 36 étaient chinois dont Yue Minjun, classé une place en dessous de Jeff Koons, avec ses 44 millions de dollars de chiffre d'affaires. Une explosion qui sera recadrée par la crise de 2008, l'artiste perdant 84 % de sa cote, tout comme les principaux poids lourds du marché de l'art.

Execution, sa pièce la plus célèbre, sera vendue 5,9 millions de dollars aux enchères chez Sotheby's en 2005. Une œuvre que Yue Minjun avait vendue 5 000 dollars en 1995, dans la plus grande confidentialité pour ne pas s'attirer de problème avec le pouvoir. Référence directe aux massacres de Tiananmen, Yue Minjun explique qu'il s'agit de son tableau le « plus passionné. » Il ajoute : « Je considère mes tableaux comme des expressions tragiques et douloureuses. Ce sont tous des scènes de combat. Je m'inspire de Delacroix qui peignait souvent des scènes de tueries, de violence. Avant d'être tués, les gens éprouvent des angoisses et ils essayent de résister. » Si Yue Minjun efface de son discours toute attaque directe du pouvoir, survie oblige, il n'hésite pas à actualiser stratégiquement des œuvres majeures de l'histoire de l'art comme La Liberté guidant le peuple (Delacroix), L'Exécution de Maximilien (Manet), ou La Mort de Marat (David). Ainsi fait-il siennes toutes les analyses produites sur ces peintures, emblèmes de l'injustice, du combat pour la liberté, de la résistance du peuple face au pouvoir oppresseur.

Un pouvoir que l'artiste n'hésite pas à effacer, rejouant les méthodes les plus anciennes de la propagande maoïste qui revisitait les photos officielles : exit les représentants du pouvoir dans The Founding Ceremony of the Nation (Dong Xiwen) et La Conférence de Gutian (He Kongde). Yue Minjun supprime le pouvoir et réécrit l'histoire de la Chine en opérant un coup d'État pictural qui place le spectateur au centre d'une insurrection invisible.

Pas facile d'être artiste en Chine. Malgré tout, pour l'écrivain dissident Liao Yiwu, désormais exilé, qui publie un livre sur les années qu'il a passées dans les entrailles du goulag chinois post-Tiananmen (lire ici l'article dans Mediapart), le verdict est sans appel : « Tout d'abord, les artistes ont eu peur, puis ils ont été attirés par l'appât du gain dès qu'ils ont commencé à gagner de l'argent. Le gouvernement a été très subtil en amenant ces artistes vers une autre voie, d'autant plus que le gouvernement voulait que l'Occident regarde la Chine d'une façon nouvelle. D'une certaine façon, les œuvres de Yue Minjun ou de Fang Lijun sont quand même intéressantes, mais après, ils ont fait du travail à la chaîne. La première création, oui c'est de l'art. Mais ensuite quand vous en faites du commerce, on ne peut plus parler d'artiste. Heureusement qu'il y a des artistes qui restent créateurs, comme Ai Weiwei. Il se préoccupe des victimes de Tiananmen. Quand Ai Weiwei est arrivé, on peut dire qu'il a occupé la place et les autres artistes se sont retrouvés marginalisés par son immense présence. » Une présence que Ai Weiwei ne cesse de rappeler en postant sur la toile ses vidéos, dont son récent Caonima, remix du Gangnam Style, immense «Fuck off » au pouvoir qui le surveille et le poursuit en justice après l'avoir emprisonné arbitrairement (lire ici dans Mediapart).

Ai Weiwei, qui représentera l'Allemagne lors de la prochaine Biennale de Venise (dans le Pavillon français), et qui n'est pas sans rappeler cette nouvelle génération d'artivistes (mélange d'artistes et d'activistes) russes mis en lumière par Voina et les Pussy Riot, qui font usage de leurs corps comme manifestes politiques, de la performance comme outil pour perturber l'espace public et qui s'emparent d'internet comme support d'exposition. Malgré la censure, la prison et l'appel de l'argent.

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