Ryan McGinley, sans dessus ni dessous

17 DÉCEMBRE 2013 | MEDIAPART | PAR HUGO VITRANI

Roulant à fond sur la route – celle de Jack Kerouac et celle d'Easy Rider –, Ryan McGinley est un vagabond, dans le sens donné par le photographe Jacob Holdt : « Un aventurier voyage d'un point A à un point B, alors que le vagabond voyage dans une troisième dimension – celle où vous vous prenez aussi des pains dans la gueule. » McGinley, artiste rescapé de l'underground new-yorkais, s'est pris des coups (la mort de son frère du sida en 1994, l'overdose de Dash Snow à l'héroïne en 2009), et a mis quelques droites énervées (à ceux, par exemple, qui le traitaient de “pédé” dans la rue).

Jeunesse “désapée”, corps tatoués en action, road trip en apesanteur dans la nature, couleurs vintage conjuguées au présent, errance insurrectionnelle : les photographies de Ryan McGinley mettent en scène le vertige d'une jeunesse occidentale qui n'a plus rien à perdre, ouvrant de nouvelles lignes de fuite qui défient le système. Si la vie et l'œuvre de McGinley (et de ses potes) avaient besoin d'un manifeste, ce pourrait être le poème beatnik « Just Say No To Family values » de John Giorno : éloge de la drogue (une « substance sacrée »), du tabac, de l'alcool, du sexe, sur fond de rejet des valeurs familiales et des religions (des « virus qui nous tuent »).

Né en 1977 dans le New Jersey, McGinley taille sa réputation sulfureuse dans le Lower Eastside de New York à partir de 1996 avec les artistes Dan Colen, Earsnot (ici dans Mediapart), Dash Snow et son crew “Irak” (“Je vole” en slang, argot des ghettos). Des marginaux créatifs et infréquentables qui passaient leur temps à documenter leur quotidien révolté et défoncé, vandalisant l'histoire de l'art : films et photos de skateurs qui s'envoient en l'air, virées nocturnes sous drogues dures, graffiti hardcore, partouzes et violences urbaines. Autant de fragments de souvenirs chimiques couchés sur pellicule, dans les cicatrices et les casiers judiciaires.

Passionné par les mouvements du corps (du porno vintage aux études de Thomas Eakins et Eadweard Muybridge), héritier de la Beat Generation, de Nan Goldin, Larry Clark, Richard Avedon, Mark Gonzales, enfant des années sida, des contre-cultures et du numérique, Ryan McGinley est passé du documentaire façon journal pas très intime à la fiction sans pour autant changer son propos : capter l'énergie et l'esthétique d'une génération étouffée par la crise, l'ambiance vigi-pirate, le capitalisme et la vie qui (s'en) va avec.

Depuis l'autoédition de son livre The Kids are Alright en 1999 et sa première exposition sauvage dans un immeuble de Soho, le travail de RMcG a été exposé dans les plus grandes institutions et galeries, imposant son regard insolent mais optimiste qui tranchait avec l'habituelle noirceur tragique de l'underground, devenant – aux côtés de Terry Richardson et Richard Kern – une des icônes du “snapshot” (esthétique de la photo amateur très présente dans la scène contemporaine). Désormais exposé à Paris à la galerie Perrotin (voir diaporama ci-dessus), et après de nombreuses collaborations avec des marques de mode jusqu'aux grands médias type NYTimes, l'artiste présente une série de photos grands formats tirées d'un voyage de 75 jours à travers 26 États américains. Autant d'indices décapants et réjouissants qui confirment que, même sevré, Ryan McGinley n'est pas aseptisé.

Hugo Vitrani. Vous avez commencé par de la photo documentaire, comme un carnet intime de votre vie et celles de vos amis de l'underground new-yorkais. Votre style a évolué vers de la fiction. Est-ce une fiction documentaire ? Peut-on voir dans vos photos un portrait de l'Amérique actuelle ?

Ryan McGinley. Mes photographies sont mon portrait de l’Amérique. Elles présentent un monde de fantaisie, un monde que je crée et qui n’existe pas : les gens ne courent pas nus dans la vie. Mais je veux qu’elles aient l’air "documentaire", c’est pour ça que je "shoote" avec un 35 mm avec un grain très prononcé. Il y a beaucoup de mouvement, on dirait des photos de reportage, des photos de guerre, on pourrait les voir dans un journal. Je veux aussi qu’elles ressemblent à des photos de famille qu’on trouve dans les albums, des photos naturelles, faciles. Je veux que ce soit des photographies honnêtes : je veux qu’elles aient le même effet de vérité et de réalité qu’une photo documentaire.

Quand on demande à mon galeriste comment je suis dans la vie, il répond qu’il suffit de regarder mes photos pour me comprendre : j’aime l’aventure, les expériences amusantes, la musique, faire n’importe quoi et danser. Pour moi les photos sont une échappatoire, elles ne figurent pas la réalité mais un monde qui n’existe pas, une ligne de fuite. Mais ce qu’on voit de la vie n’est pas non plus réel. Les photographies sont des preuves de quelque chose qui s’est passé : on les regarde comme des vérités. C’est amusant cette dualité entre réalité et fantaisie.

HV. Vos photos présentent des expéditions sans début ni fin, des fuites à ciel ouvert. Peut-on y voir un lien avec votre passé dans les milieux du graffiti et du skateboard où l'errance urbaine est une donnée fondamentale ?

Mes premières photos ont toutes été faites à Downtown New York. Très souvent sur des toits ou dans des tunnels de métro, dans les appartements des gens. Ces photos étaient très axées sur les rues de New York, c'était très documentaire. Puis j’ai commencé à photographier la nature toujours par amour de l’aventure : je voulais voir tous ces beaux paysages et ne jamais savoir ce qui allait se passer. Il y a toujours une certaine peur, un danger permanent. C’est un peu comme les aventures de Tom Sawyer par Marc Twain (un de mes livres préférés). Effectivement, on en revient toujours à la culture du skateboard et au graffiti où tu vas de spot en spot, tu squattes les piscines privées, tu cherches les plus belles rampes… C’est pareil dans le graffiti : tu essayes d’escalader un château d’eau, les flancs d’un pont… Je crois que le graffiti est encore dans mon ADN, parce que ce que je fais avec ces photos est illégal : je n’ai pas le droit de photographier des gens nus dans l'espace public ou dans des propriétés privées dans lesquelles on pénètre. Il y a toujours la crainte de se faire prendre. On travaille avec des talkies walkies et des personnes font le guet. J’ai toujours ce sentiment de devoir être sur mes gardes quand je prends des photos.

HV. Y a-t-il de l’anarchie dans votre travail ?

Non, bien qu’il y ait évidemment de la rébellion quand quelqu’un se déshabille et me laisse le photographier. La rébellion fait partie de mon ADN depuis que je suis né et m’a suivi toute ma vie, c’est vraiment une partie de moi : j’ai été punk, j'ai fait du skate, je suis gay et je photographie des gens nus. Quand tu gagnes ta vie avec ça, ce n’est pas « normal ». Mais ce n’est pas de l’anarchie. J’aime l’idée de contrôler le chaos par différentes sources d’énergie et de le recréer dans les photos.

HV. Malgré la nudité, ces corps parfois emmêlés, sexes apparents, vous ne versez jamais dans la pornographie…

Le corps m’intéresse, j’aime la façon dont il bouge. Dans mes photographies, l'aspect sexuel ne m'intéresse pas. Je vois mes photos comme des études du corps, comme celles des classes de dessin vivant où l’on déconstruit l'anatomie. Pour autant, cela ne veut pas dire que mes photographies ne sont pas sexuelles pour la personne qui les regarde : le spectateur peut avoir une expérience complètement différente de la mienne. Par exemple, cette fille est belle et sexy (photo ci-dessus), et pour moi prendre la photo n’avait rien de sexy mais d'autres pourront y voir une image connotée sexuellement. Chacun fait sa propre expérience. Je m’intéresse davantage aux questions de lumière, de couleur et de mouvement.

HV. Vos scènes présentent des corps nus en mouvement dans la nature... comme des skateurs enchaînant des figures (tricks) dans l'espace urbain ? L'artiste Raphaël Zarka qui a beaucoup travaillé autour des liens entre le skateboard et l'art contemporain, parle de la « gradation du vertige » ...

J’ai grandi en faisant du skateboard, effectivement la gestuelle de cette culture – "slider" des rampes, prendre des courbes, sauter des marches – se retrouve dans mes photos. Je ne dirais pas que ce sont des "tricks" parce que ce terme correspond à l'activité assumée d'un sport. Les sujets de mes photos font des actions répétitives, je leur demande constamment de recommencer : « cours encore, nage encore, plonge encore, tombe encore …», et on le fait parfois des centaines de fois jusqu’à ce que ce soit juste et que je prenne la bonne photo.

HV. La scénographie dans vos photos a-t-elle un aspect performatif ?

Les gens entrent en action devant l’appareil. Je les dirige mais il ne s'agit pas de performance, c’est plutôt un "happening" comme on pouvait l’entendre dans les années 1960 où les gens se réunissaient, se déshabillaient, faisaient des choses et se filmaient. La performance concerne juste l’énergie et le mouvement : les gens qui courent, sautent, tombent, dansent. Il y a toujours de la musique quand je "shoote", j’ai une assistante qui danse à côté de moi comme les choristes qui font les backups des rappeurs. C’est important pour que je ne me perde pas derrière mon appareil photo : j’ai besoin de quelqu’un qui maintienne l’énergie durant les séances.

HV. Avez-vous un scénario qui guide le déroulé de vos séances photo ? Vos modèles – qui sont tous des amateurs – sont-ils libres d'improviser ?

Le scénario, c’est l’activité des gens dans le paysage. La majorité des personnes que je choisis sont des artistes, des danseurs, des graffeurs, des commissaires d'expositions, des peintres, des "performeurs"… Je veux travailler avec des gens qui comprennent ce que je fais, qui sont enthousiastes à l'idée de faire partie de mon univers et qui peuvent voyager pendant de longues périodes. Par exemple pour cette photo j’aimais beaucoup ces arbres, des cyprès qu’on trouve dans le sud des États-Unis, ceux-ci se trouvaient en Géorgie. Ils sont entourés de ces plantes, ces longues tillandsies qui pendent et qui les rendent intéressants. C’est ce qui m’a tout de suite donné envie d’aller là-bas. Tout le monde s’est mis à grimper dessus, à se balancer sur les arbres… Je travaille avec un airbag, un très grand matelas gonflable qu’utilisent les cascadeurs. Je l’utilise à plusieurs endroits et les gens peuvent tomber dessus. Lorsque mes modèles se balancent, ils finissent par tomber sur ce matelas en plastique qui ne se voit pas sur la photo finale.

HV. Vous utilisez les paysages de nature pour vos fonds, mais sans jamais les faire passer au second plan de vos compositions. Vos modèles font corps avec la nature. Comment définissez-vous cette relation corps et nature dans votre travail ?

Il y a dans toutes mes photos une interaction entre le corps humain et la nature, plutôt qu’une confrontation. La beauté et l’immensité de la nature offrent un large éventail d’éléments sur lesquels grimper, avec lesquels s'amuser, danser, courir… La nature m’intéresse autant que les gens.

Cette image a été prise dans la forêt de Redwood en Californie qui possède de très grands arbres dont la circonférence est comparable à la taille d'une pièce. Cet arbre a été frappé par la foudre qui l’a complètement explosé et qui a aussi créé ces renfoncements irisés, des sortes de grottes creusées dans le tronc. J’aime beaucoup la façon dont le visage de cette fille disparaît dans l’arbre, on dirait presque une affiche de film d’horreur. Ce pourrait être une affiche pour le film Carrie. J’aime photographier l’arrière de la tête des gens, ou leur couper la tête, ne garder qu'une main, qu'un bout de dos. Quand les gens les regardent, ils peuvent se projeter dans le scénario : c’est plus facile de raconter une histoire quand tu ne vois pas le visage des gens.

HV. Le corps en mouvement et la nudité sont des thèmes classiques de l'histoire de l'art. Vous est-il arrivé de vous inspirer directement de certains peintres dans vos compositions, vos lumières ou vos couleurs ?

Cette photographie avec Petra Collins, une artiste très connue, m’a fait penser au moment où je l’ai prise à la Vénus de Milo, à une sculpture brisée. Si je suis influencé par l'histoire de l'art, je ne me limite pas au classique, on peut retrouver par exemple, dans une autre photographie de l'exposition, un air de La Danse de Matisse où des gens forment un cercle.

HV. Vos photographies sont aussi très aériennes. Dans celle-ci, façon peinture classique de Léonard de Vinci, l'air invisible semble être au cœur de la composition.

Depuis que je suis enfant je m'intéresse à la gravité, l'idée de voler. Je suis fasciné par la NASA, je voulais en faire partie pour avoir ces combinaisons flottantes anti-gravité. J'ai regardé tous les films sur ce sujet, L'Odyssée de l'espace de Kubrick et tous les films qui évoquent l'apesanteur. Je suis fasciné par ce pouvoir d'immortaliser des sauts, des vols. Effectivement parfois mon travail ressemble à des peintures classiques comme Léonard de Vinci ou Michel-Ange qui peignaient des silhouettes flottant dans l'air… C'est le premier type d'art que tu étudies lorsque tu es enfant, donc ça fait effectivement partie de mes inspirations.

HV. Vous avez été très proche des Irak, crew underground de la scène new-yorkaise. Votre muse et complice Dash Snow, l'enfant terrible de NYC connu aussi dans le graffiti sous le nom de Sacer, est mort d'une overdose d'héroïne en 2009. Il vous avait pris en photo prenant de la cocaïne sur le sexe de Earsnot (entretien vidéo ci-dessus). À quel point cette époque sulfureuse a influencé votre œuvre actuelle qui, malgré tout, est toujours optimiste ?

Je pense à Dash tous les jours, c’était l’un de mes meilleurs amis et un extraordinaire photographe. Nous avons deux styles très différents : mes photographies sont du côté de la vie, des couleurs, de la célébration, de la composition et de l’équilibre, alors que celles de Dash sont du côté des objets, de la destruction, de la solitude, de la mort, de la spirale maudite du monde. On est diamétralement opposé, ce qui ne nous a pas empêchés d’être des amis et de parler des heures de photographie. On parlait souvent d’un superbe livre qui s’appelle American Pictures de Jacob Holdt, un photographe suédois qui a documenté l’Amérique des années 1970.

HV. Peut-on tisser un lien entre votre œuvre et des films plus récents comme Spring Breakers de Harmony Korine (ici dans Mediapart), ou The Bling Ring de Sofia Coppola, qui eux aussi montrent une jeunesse occidentale désireuse de créer du désordre ?

Le monde de Sofia Coppola, c’est la haute société, elle met en scène un certain type de filles qui évoluent dans cette classe sociale, montrant leurs émotions. Spring Breakers de Harmony Korine tourne autour de l’idée de rébellion, de choses qui tournent mal, c’est un peu tordu, avec des touches de comédie. Le véritable lien entre nous trois, c’est Downtown New York : on y a tous passé beaucoup de temps et on a tous commencé nos carrières entre Canal Street et 14th Street. C’est là que je les ai rencontrés. Une grande partie de la création artistique de New York vient de cette zone…

HV. Quel regard portez-vous sur le New York actuel et le processus d'embourgeoisement (gentrification) ?

L’attitude passéiste m’irrite beaucoup. Le « New York c’était mieux avant », c’est du pipeau. New York est ce qu’on en fait, ce qu’on veut qu’elle soit. Je m’amuse toujours autant à New York, je sors tous les soirs dans des vernissages, au cinéma, à des fêtes, des concerts : je m’éclate ! Ce sont les gens qui deviennent ennuyeux et qui mettent ça sur le compte de la décennie dans laquelle ils sont nés. J’aime New York. Tout se passe à New York. Il y a de jeunes photographes incroyables qui émergent comme Sandy Kim, des musiciens comme Mykki Blanco (voir le clip ci-dessus) – un rappeur performeur extraordinaire qui s’habille en drag-queen – et d’excellents stylistes comme Hood By Air...

HV. En temps de crise, quelle est la place de l’artiste ?

C’est d’apporter de la beauté. En temps de crise, on a tout de même besoin de choses auxquelles se rattacher et qui apportent de l’espoir. La couleur est importante, la lumière aussi. L'affiche la plus connue d’Obama par exemple, c’est le symbole de l’espoir. Dans cette affiche de Shepard Fairey (lire ici dans Mediapart), le regard d'Obama est dirigé vers le ciel : on est immédiatement influencé et attiré par la couleur et la beauté du ciel.

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