Retna, El Mac: les murs clairs-obscurs de Los Angeles

Au carrefour des quartiers friqués de Los Angeles et des cris silencieux de la misère surgissent les murs XXL de Retna (Marquis Lewis) et El Mac (Miles MacGregor). Distribuant des claques visuelles aux passants, ces deux peintres à peine trentenaires s'acharnent à mettre l'art dans la rue, et la rue dans l'histoire de l'art.


par Mediapart

Monumentales, leurs peintures colorées ou monochromatiques, exécutées à la bombe et au pinceau, nous font lever les yeux aux murs, pour mieux nous les ouvrir aux langages multiples et complexes. En anglais ou en espagnol, origines obligent. Depuis leur première alliance en 2005 à Tijuana (Mexique), le duo est bien rodé: sur leur passage les murs en friches deviennent toiles, et les villes musées. Les portraits d'El Mac sur fond calligraphique de Retna lacèrent les paysages urbains. Eloge du métissage, leurs manifestes picturaux effleurent de la bombe les maux des quartiers défavorisés, entre immigration, déracinement, misère, rejet-repli communautaire, mort d'amis membres de gangs et foi en Dieu.

De loin les portraits d'El Mac semblent réalistes. C'est en s'y frottant qu'on découvre les ombres composants les visages: une succession de traits larges et vaporeux qui se croisent, s'entrechoquent ou se contournent. Alternant la distance entre la bombe et le mur tout en maîtrisant la pression exercée sur l'embout, El Mac obtient ces effets inédits. La technique est difficile à dompter: El Mac se sert des fameux fat caps new-yorkais traditionnellement utilisés pour le bombing (les peintures illégales), ces embouts permettant de recouvrir rapidement (et salement) les surfaces grâce à leur forte pression et leur trait épais. Retna quant à lui recouvre les fonds de ses lignes de lettres, calligraphies obscures ou lumineuses tracées aux pinceaux de gauche à droite, en improvisation.

«Quand je travaille avec Mac, j'essaye d'illustrer l'histoire qui se dégage du portrait qu'il peint, ou de parler de la culture dans laquelle on a été bercés. Et parfois je ne peux pas m'empêcher de penser à mes potes qui sont morts, j'aurais aimé qu'ils soient à mes côtés aujourd'hui. En peignant leurs noms c'est comme si je les immortalisais, ça me fait du bien.» Fidèle à son mentor Chaz Bojorquez, il n'oublie jamais de citer dans ses interviews le père du Cholo graffiti (voir notre précédent article). Cet art des gangs, Retna s'en est aussi largement inspiré pour le métisser avec les graphismes des calligraphies arabes, hébraïques, mayas ou égyptiennes; tout en gardant un œil sur le pixaçao, cet art issu des rues de Sao Paulo.

De l'école catho à la rue

Retna et El Mac ont fait leurs premiers pas dans la rue, graffant leurs blazes sur les trains, les murs et autres propriétés privées ou publiques.

Ni cours de nu ni séance de nature morte, c'est dans l'illégalité, la rapidité et l'obscurité de la nuit qu'ils ont élaboré leurs styles, leurs couleurs, leurs réputations. En violant d'un grand coup de bombes la législation surprotégeant le droit de propriété aux Etats-Unis (trois condamnations pour graffiti et c'est automatiquement la prison), les deux artistes auraient pu finir en taule. Sourire en coin, Retna affirme que cette épée de Damoclès participe activement de la beauté de cet art devenu crime passionnel.

Parcours classiques: les deux peintres découvrent le graffiti à l'adolescence. Retna était pourtant en école catholique. «En venant aux U.S ma mère voulait m'offrir la vie qu'elle n'avait pas eue au Salvador, elle croyait en moi, elle voulait que je sois dans une bonne école. C'est là que j'ai commencé à fréquenter des mecs de gangs. Les enfants qu'on envoie en école catholique sont souvent partants pour faire des conneries. Ils ne sont pas tous comme ça, mais généralement si tu sens que ton fils est sur la mauvaise pente, tu l'envoies là-bas.» Depuis leurs premiers contacts avec les gangs et le graffiti, Retna et El Mac font partie des groupes qui très actifs dans la scène contemporaine du graffiti : les MSK et 7th Letters.

Retna et El Mac vont sortir des sentiers battus. A la manière d'une musique hip-hop, leurs fresques samplent les fantômes des grands maîtres (Le Caravage, Vermeer), les muralistes mexicains (Diego Rivera, Orozco, Siqueiros) et chicanos, ou encore Alfons Mucha. Le tout teinté d'un glacis sombre suintant les rues de L.A, dans la continuité de Diego Rivera, ce révolutionnaire qui peignait armé d'un flingue à la ceinture et qui affirmait en 1921 qu'un «peintre qui ne ressent pas d'affinités avec les aspirations du peuple ne peut pas produire une œuvre durablement valable. (...) Un art coupé des objectifs pratiques n'est pas un art».

Enfermés dehors

Si les murs de Retna et Mac n'ont rien à vendre, les deux peintres ne sont pas absents des vernissages et du marché de l'art. Sans crainte de tremper dans la «peinture de chevalet» que dénonçait Diego Rivera via son Syndicat des peintres et des sculpteurs, El Mac a ainsi revisité (sur murs) des œuvres des grands peintres européens en 1998 pour le Groeninge Museum de Bruges qui l'a commissionné ensuite en 2003 pour peindre (sur toiles) des remixes façon graffeur des peintures classiques primitives flamandes. On a pu également retrouver une de ses fresques en soutien pour Obama à la Democratic National Convention de Denver, ou en Une du L.A Weekly et de Juxtapoz.

Retna a lui aussi eu le droit à sa “couve” de Juxtapoz, à des articles de The Economist... Incontournable à L.A depuis sa série sur des affiches publicitaires (il les volait dans la rue pour les détourner et les exposer), il enchaîne les expositions solo ou en groupe (et les commandes privées: il vient de peindre un avion pour 4 millions de dollars). Passé par la mode, repéré par les stars du R'n'B et aujourd'hui par le cercle fermé de l'art contemporain, Retna entame son expo nomade The Halleluyah World Tour (déjà passée par New York et Londres) parallèlement à son importante salle Moca de L.A, puis au Pasadena Museum of California Art (la façade du musée en photo ci-après).

L'actuel directeur du Moca de L.A, Jeffrey Deitch, reconnaîtra avoir été bluffé par «l'apparente facilité et rapidité» de Retna en peignant. «A ma connaissance, le seul artiste qui était capable de faire ça était Keith Haring.» L'éloge est de taille lorsqu'on sait que Jeffrey Deitch a été le galeriste de Basquiat et Keith Haring.

Mais de la reconnaissance des critiques ou des débats dans la presse, Retna s'en tape: «Si tu n'as jamais eu à faire avec les risques, l'escalade; que tu ne t'es jamais fais tirer dessus, ni mordre par un chien de surveillance; ou si tu ne t'es jamais coupé à cause des barbelés; si tu n'as jamais essayé de peindre un train... je ne vois pas comment tu pourrais comprendre le graffiti et en parler.» «Et je préfère m'assurer que les membres des gangs de mon quartier apprécient mon travail, car ce sont eux qui me permettent de marcher dans la rue sans embrouille. Je m'en tape de savoir si on considère que je fais de l'art, ou qu'on essaye de m'expliquer ce que je fais.»

La rue, born and raised, dit le dicton.

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