Mohamed Bourouissa, statues sociales

Si la crise financière s'est invitée dans la spéculation du marché de l'art, des plasticiens ont fait entrer la crise des marchés dans l'art. Entre 2000 et 2008, Julien Prévieux a décliné par écrit 1 000 offres d'emplois. Fatigué de ne pas trouver de job malgré son diplôme des Beaux-Arts de Grenoble, Prévieux s'est lancé dans une entreprise artistique corrosive : traquer les petites annonces dans la presse et les refuser par ses « lettres de non-motivation ».

Dans ses missives-défouloir réellement envoyées, l'artiste emprunte la prose et la rhétorique de ces offres d'emplois inaccessibles, toujours destinées à d'autres (mais à qui ?). Plusieurs fois exposée et publiée dans un ouvrage aux éditions Zones (à consulter ici), cette correspondance surréaliste cible la tension du monde du travail. Un monde passé du « salariat » au « précariat », selon la formule de Robert Castel qui a longuement analysé « la montée des incertitudes » – emploi fragmenté, stage longue durée, pige, intérim, CDD – qui frappe l'individu de « mort sociale ».

En 2013, l'austérité s'accentue, le chômage explose et des chômeurs s'immolent. Alors les lettres de Prévieux résonnent avec « L'Utopie d'August Sander », le récent projet de Mohamed Bourouissa présenté successivement à la galerie des Bains Douches de la Plaine (Marseille), à la Mission locale et la galerie Édouard Manet à Gennevilliers, puis au centre Pompidou lors du festival Hors Piste.

Pendant trois mois, en 2011, Bourouissa a squatté la sortie du Pôle emploi de Marseille-Joliette. Dans son fab-lab mobile, un camion atelier d'artiste à la carrosserie taguée : un scanner numérique, des imprimantes industrielles 3D et des kilos de résine. Avec son équipe, l'artiste est allé à la rencontre des demandeurs d'emploi pour leur scanner le portrait. Une fois numérisés, les corps deviennent sculptures miniatures et fragiles, anonymes. « Je me suis retrouvé à faire l'inverse du travail d'August Sander qui voulait photographier les travailleurs de l'Allemagne des années 1920 en les catégorisant en fonction de leur secteur d'activité. J'ai finalement envisagé le travail dans sa dimension excluante, le chômage, qui est pour moi une question bien plus contemporaine. Sans boulot, tu es dévalorisé. La première chose qu'on te demande, c'est ce que tu fais dans la vie. On te définit par ton statut. Ce qui m'intéressait, c'était de créer des statues qui questionnent le statut social des individus qu'on allait statufier. » Puis revendre au marché noir, système D oblige.


par Mediapart

« Le modèle de réussite, c'est d'avoir un travail, une maison, de l'argent. Quand tu n'as pas de boulot et que tu pointes au Pôle emploi, tu n'as pas de statut clair dans la société. Ce n'est pas le fait de ne pas travailler qui est violent, c'est plutôt la manière dont les gens te considèrent. Quand tu pointes à Pôle emploi mon pote, ce n'est pas une partie de rigolade : tu es une sorte de statut en devenir, un statut en transit. Et quand tu es radié, tu n'es plus. C'est ça la dureté du système. On t'inculque que tu n'es qu'un statut lié au travail, alors quand tu n'en as plus, tu fais quoi ? Les immolations, c'est clairement lié au statut qu'on inflige aujourd'hui à l'individu dans nos sociétés. »

Armée de réserve 3D

La matière est sociale, le médium est plastique, le mode opératoire est mécanique. L'armée de réserve 3D de Bourouissa révèle la tension subie par l'individu plongé dans les entrailles du Pôle emploi, dans cet interstice statutaire où l'individu n'a que deux issues incertaines : l'emploi ou la radiation.

Si l'œuvre de Mohamed Bourouissa est souvent rythmée par l'influence de nombreux morceaux de rap (lire ici), cette fois on aurait parié sur celui polémique de Akhénaton et son refrain « Je rêve d'éclater un type, des assedics », cri du cœur d'un chômeur fictif qui pète les plombs. Raté. L'origine du projet de Bourouissa est né d'un rendez-vous manqué avec le monde de l'entreprise : l'annulation d'une œuvre qu'il voulait réaliser sur les travailleurs de ST Microelectronics, après la perte d'un contrat avec Samsung. Témoin du chômage partiel imposé aux ouvriers, l'artiste a repensé son entreprise artistique – victime collatérale de la crise – et pris le chemin du Pôle emploi pour donner corps à la masse invisible des demandeurs d'emploi. Il élabore alors un processus de création : convaincre le chômeur de participer au projet / le scanner / le mouler en résine / revendre sa sculpture à la sauvette.

Si les statues sont anonymes, elles sont identifiables. À chaque nouvelle sculpture produite à la chaîne, Bourouissa complète un fichier Excel. Nom, prénom, date de la numérisation, date du moulage, temps de réalisation (parfois jusqu'à 6 heures), réplique clinique des fichiers qui régissent nos existences : des fiches Pôle emploi à celles des RG, numéro de sécu, acte de naissance ou matricule de prison.

« Ce qui m'intéresse, c'est l'individu pris dans une mécanique, comment il est perçu par le système. Ce que je fais, c'est une sorte d'anti-monument. J'essaye de révéler un point de vue, un regard sur une situation particulière. » Parlant « d'expérience », de « laboratoire » et « d'outil de réflexion », Bourouissa a présenté à plusieurs reprises son travail en work in progress, déjouant les codes propres aux expositions. Il transforme l'espace en réplique austère du Pôle emploi : tables autoritaires, photos de bureaux, fichiers Excel, armées de statues qui semblent répondre aux moulages ultra HD et hors de prix de Xavier Veilhan. Avec ses machines qui tournent à plein temps, Bourouissa nous plonge dans une exposition-atelier, et refuse de présenter un résultat figé. « Ma pensée sur ce projet n'est pas figée, elle évolue. Quand tu es chômeur, tu es en mouvement, tu ne restes pas chômeur toute ta vie. » Alors l'exposition n'est jamais la même, bien qu'elle se répète : les statues vont et viennent en fonction de l'offre et la demande.

S'échappant du marché de l'art, Bourouissa artiste devient vendeur à la sauvette, “bicravant” 2 euros pièce ses statues dans les marchés précaires et périphériques des puces et des quartiers nord de Marseille. Il se soumet à l'économie parallèle et aux critères artistiques d'acheteurs amateurs qui n'ont pas encore pris conscience de la bonne affaire. Troc, discussions sans queue ni tête, refus pour cause idéologique, palabres… Bourouissa a filmé tous ces échanges de mains et de paroles avec une caméra cachée, et en a fait un film. « Quand j'essaye de vendre mes sculptures, parfois je me retrouve à troquer la sculpture contre un paquet de clopes. L'échange peut être divers, dans ce projet il a une dimension précaire. C'est lié à l'endroit particulier dans lequel je les vends. La précarité du travail produit une précarité économique et oblige à passer à d'autres modalités économiques. »

Clef de voûte de son expérience, Bourouissa a organisé des tables rondes avec des chômeurs et édité un Livre des refus où il rend la parole aux nombreux individus qui ont refusé de participer à sa démarche. En assumant au grand jour cette tension et ce risque de franchir à tout moment une ligne rouge qui est souvent au centre de la réussite de ses œuvres, Mohamed Bourouissa révèle ici toute la violence silencieuse qui gronde dans ces lieux de gestion de crise. Avec ces paroles crues, sans filtre, la manifestation artistique de Mohamed Bourouissa prend toute sa force, devenant, sans jamais tomber dans du militantisme idéologique, un véritable haut-parleur social.

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