Lucian Freud, l'ultime chute du corps

23 JUILLET 2011 | MEDIAPART | PAR HUGO VITRANI

«Si je ne travaillais pas, j'aurais le sentiment insupportable de perdre mon temps, d'être un peu le roi des cons», déclarait Lucian Freud. L'artiste figuratif de «l'école de Londres» ne peindra plus: âgé de 88 ans, il est mort mercredi 20 juillet dans sa maison/atelier de Notting Hill (Londres) quelques semaines après Cy Twombly.

En chemise et foulard ou (peint) à poil, Lucian Freud était un dandy. Armé de sa brosse et de sa palette, le petit-fils de Sigmund (on l'aura trop dit) s'attaquait à la chair de l'humanité, façon chirurgien (radié). Affaissement, trace du temps, poids du corps... l'artiste scrute le tragique de la condition humaine à travers ces corps nus comme des animaux (Lucian Freud admirait les peintures d'animaux de Chardin), peints avec la justesse d'une nature morte à l'ancienne. Opérant toujours dans son atelier, il passait méticuleusement ses modèles au scalpel, maniant un art du portrait et de l'autoportrait au vitriol, tout en évitant la caricature et le sadisme. Le tout teinté d'un humour british qui transparaît comme un glacis.

Dans la série qui fera son succès, les cadrages sont serrés, la peinture est épaisse et les pigments semblent passés. Les regards sont froids, les sexes masculins sont en évidence, les seins tombent, des os ressortent, les corps cohabitent – parfois avec un chien looké façon hyène – sur un canapé à la perspective mystérieuse, accentuée par le traitement efficace d'un parquet sombre qu'on imagine bourré d'échardes agressives. Les œuvres pouvaient prendre plusieurs années pour être achevées, avec des poses d'une dizaine d'heures par jour. Pour être modèle de Lucian Freud, il fallait du courage, de l'entraînement (comme le performer transgenre Leigh Bowery), ou être malade. C'est ainsi que l'artiste peindra régulièrement sa mère en dépression les neuf dernières années de sa vie. Sauvée in extremis du suicide par sa fille, elle ne se remettra jamais d'avoir survécu à son mari. Lucian Freud expliquera avoir «commencé à peindre des tableaux d'elle parce qu'elle avait perdu intérêt à tout, y compris moi», devenant ainsi le modèle idéal.

«J'ai fait des choses que je considère fortes. Et puis de temps en temps – mais c'est une blague au fond –, j'ai l'impression d'avoir enfin réalisé LE tableau invendable. Mais il y a toujours quelqu'un pour l'acheter.» Des collectionneurs fortunés, Lucian Freud en a, au point d'avoir fait partie du club très fermé des «artistes vivants les plus chers du monde» (avant de se faire doubler par le Young British Artist Damien Hirst, dont il appréciait le travail). Lucian Freud a donc détrôné Jeff Koons, l'ex-roi du marché de l'art et enfant de la spéculation, lorsqu'en 2008 le milliardaire russe Roman Abramovitch déboursa près de 34 millions de dollars pour acquérir chez Christie's (New York) l'œuvre Benefits Supervisor Sleeping (1995), un portrait de Sue Tilley, a.k.a Big Sue, l'une des fameuses modèles de l'artiste. 151,3×219 cm de chair fatiguée, grasse et teintée façon post-nausée, échouée sur un canapé mi-déglingué mi-confortable.
«Je pense que l'énormité physique était secondaire. C'était la masse de la personne plutôt que la personne à cause de son poids, vous voyez?»

Admiré-détesté

«J'aime quand les gens disent des choses extrêmement contradictoires à propos de mon travail: “c'est très laid”, “c'est très beau”, ou quand ils me demandent si je vais chercher mes modèles dans un asile.»

Ce n'est certainement pas en HP que l'artiste a mis à nu les deux reines d'Angleterre Kate Moss et Elisabeth II. La première sera peinte en cloque, loin des photos-photoshopées habituelles dans le milieu de la mode. Pour la seconde, Lucian Freud a remixé la tradition des portraits royaux officiels. Petit format (pour des raisons de temps), plan très serré sur le visage, double menton apparent, poches sous les yeux... la reine est désacralisée (malgré un diadème triomphant) et semble subir le temps qui passe, acculée dans l'angle de l'atelier.

Certains crient au génie, d'autres ne goûtent pas du tout à ce crime de lèse-majesté. Pourtant si Lucian Freud a été bagarreur à son arrivée en Angleterre (né en 1922 à Berlin, il a émigré pour fuir le nazisme en 1933), il n'avait pas l'intention de faire un bras d'honneur à la couronne royale. «Beaucoup de gens ont tendance à regarder un portrait non pas en tant qu'œuvre d'art, mais pour y chercher une ressemblance avec le modèle. Cela me paraît une erreur profonde, mais qui est cependant fort intéressante.»

Ancien mondain rangé (ne voulant pas devenir comme ces vieux en club qu'il méprisait), ami proche de Francis Bacon (qui aura une influence déterminante dans sa manière de peindre, malgré la jalousie que ce dernier lui porta lorsqu'il devint à son tour reconnu), l'œuvre de Lucian Freud ne fait pas l'unanimité. Certains la trouvent trop systématique, trop attendue autant dans les sujets que dans la technique: cadrage en plongée ou contre-plongée, teinte identique, trouvaille du blanc de Cremnitz qui va révolutionner son traitement de la lumière... L'anti-esthétisme de Lucian Freud serait devenu une esthétique qui montrerait ses limites. Certains crient à la triche: la martingale serait devenue trop évidente. Un comble pour cet ancien joueur qui passait son temps à pratiquer le roll-a-penny dans les fêtes foraines, ou à saigner les caves et autres boutiques de paris illégaux fréquentées par des gens peu recommandables dans les années 1940.

«Ce que j'aimais, c'était tout risquer, perdre tout l'argent que j'avais.» Avec la disparition de Lucian Freud, c'est le monde de l'art qui s'est fait dépouiller.

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