Liao Yiwu, au cœur de l'actuel goulag chinois

5 FÉVRIER 2013 | MEDIAPART | PAR DOMINIQUE CONIL ET HUGO VITRANI

« Pourquoi ne laisses-tu pas tomber la poésie pour te faire témoin de l’histoire ? Ta langue est maladroite, mais Dieu t’a doté d’une plume acerbe. » L’homme épuisé qui s’adresse ainsi à Liao Yiwu, en 1994, sait à quoi il l’engage. Le poète Liu Shahe, 63 ans et une santé chancelante, a eu ses premiers ennuis avec le pouvoir dès 1958…

Témoin de l’histoire. Liao Yiwu s’y est employé, pendant une décennie. Usant de sa langue maladroite, texte profus, bousculé, qui conjugue la blague, les tournures populaires ou les instants lyriques avec l’extrême précision dans sa description vécue des trois cercles de l’enfer carcéral chinois. C’est une plongée dans les rouages d’un système, l’envers du décor de la Chine nouvelle. Car il ne s’agit pas, Dans l’empire des ténèbres, des grandes répressions maoïstes, mais d’aujourd’hui, de Tianan men à 2013.

Le texte lui-même a l’air de porter des cicatrices. Par deux fois, la police l’a saisi et pendant plus de dix ans, Liao Yiwu l’a caché, réécrit entre deux interpellations. Très seul. « La plupart de mes manuscrits (...) ont été à de nombreuses reprises étudiés, ruminés, même, par les services spéciaux culturels qui se sont penchés sur eux avec, en fait, plus de méticulosité que leur auteur. »


LIAO YIWU : "un héros terrifié" par Mediapart

« Pourquoi ne laisses-tu pas tomber la poésie pour te faire témoin de l’histoire ? Ta langue est maladroite, mais Dieu t’a doté d’une plume acerbe. » L’homme épuisé qui s’adresse ainsi à Liao Yiwu, en 1994, sait à quoi il l’engage. Le poète Liu Shahe, 63 ans et une santé chancelante, a eu ses premiers ennuis avec le pouvoir dès 1958…

Témoin de l’histoire. Liao Yiwu s’y est employé, pendant une décennie. Usant de sa langue maladroite, texte profus, bousculé, qui conjugue la blague, les tournures populaires ou les instants lyriques avec l’extrême précision dans sa description vécue des trois cercles de l’enfer carcéral chinois. C’est une plongée dans les rouages d’un système, l’envers du décor de la Chine nouvelle. Car il ne s’agit pas, Dans l’empire des ténèbres, des grandes répressions maoïstes, mais d’aujourd’hui, de Tianan men à 2013.

Le texte lui-même a l’air de porter des cicatrices. Par deux fois, la police l’a saisi et pendant plus de dix ans, Liao Yiwu l’a caché, réécrit entre deux interpellations. Très seul. « La plupart de mes manuscrits (...) ont été à de nombreuses reprises étudiés, ruminés, même, par les services spéciaux culturels qui se sont penchés sur eux avec, en fait, plus de méticulosité que leur auteur. »

Dans la cuisine où il termine un solide petit-déjeuner, entre bruits de vaisselle, et apparitions de visiteurs divers, Liao Yiwu est un peu sur la réserve. Oui, les journalistes défilent, la plupart n’ayant pas lu son livre. Oui, cent fois il répète que son ami l’écrivain Li Bifeng vient d’être condamné à 12 ans de prison sur la base d’accusations fantaisistes, que Liu Xiaobo, Nobel empêché (voir sous l'onglet Prolonger), est toujours en prison. Même si son livre, lui, parle surtout des obscurs, des sans-nom. Redonne une existence à ces condamnés à mort chinois dont on ignore le nombre (plusieurs milliers chaque année). Il y a de la fatigue, et peut-être plus. Réfugié à Berlin depuis l’été 2011, Liao Yiwu sait qu’en Occident on peut tout dire et écrire ; mais qu’il est difficile de n’être pas aussitôt oublié, pièce jointe aux malheurs du monde.

Traduit en allemand, puis en polonais, en anglais et en français, récompensé par de nombreux prix, Dans l’empire des ténèbres est de ces livres dont la simple existence marque une époque. On évoque tantôt Soljenitsyne ou Chalamov, le Dostoïevski de Souvenirs de la maison des morts.

Sur la route revisité

Car Liao Yiwu, avant d’arborer ce crâne nu qui est en Chine la marque du taulard, et de devenir un porte-parole des dissidents, a commencé chevelu et aussi peu politique que possible. Son père, professeur de littérature, avait pourtant été victime de la révolution culturelle, sa mère publiquement passée en accusation. Mais lui, imbibé de poésie occidentale, se vit alors en avatar de la beat generation en plein Sichuan. On saute dans des bateaux pour descendre impromptu le Yangtse, on dort où on peut, on quitte les hôtels par la fenêtre, on boit, on est macho et exalté. La visite de Gorbatchev, en 1989, qui soulève des espoirs immenses, il s’en fiche. « C’est ainsi que je passai à côté de l’un des événements historiques les plus importants de ces cinquante dernières années en Chine. »

Pas tout à fait, cependant. À Fulong (la petite ville du Sichuan où il habite, loin des grands centres urbains très surveillés, assez semblable à celle que l’on peut voir dans Still life, de Jia Zhang ke), on manifeste en nombre. À Pékin, les étudiants pensent gagner. Le 4 juin 1989, Liao Yiwu est saisi, sur son balcon, par une inspiration, une transe, qu’il consigne aussitôt sous la forme d’un poème, Massacre. « Rentrez filles aux lèvres pâles, rentrez mes sœurs, mes frères blessés, tachés de sang et de cerveaux éclatés... »
Sur la cassette qu’il enregistre, un ami hurle en fond « je m’insurge » en cassant des bouteilles ; un autre ami, sinologue quasi-routard, Michaël Day, fait passer. C’est un texte d’urgence, un poème-reportage… sur ce qui n’aura lieu que six heures plus tard. « C’est la lecture de ton ouvrage qui m’a permis de réellement toucher au plus intime les palpitations du cœur des victimes du 4 juin », lui écrira plus tard Liu Xiaobo. Toute la bande d’amis est arrêtée, Liao Yiwu en tête : « Putain de merde », me dis-je en tremblant, « je suis foutu ». « Sans le vouloir, je serais un héros, un héros terrifié. » Il y a de quoi.

À Sonshang, on avoue toujours

Qu’est-ce qu’un centre d’investigation ? Celui qui va muer Liao Yiwu, en l’espace de deux heures, en 0-9-9 rasé, violé et battu ? Il n’existe pas d’équivalent en France : un lieu de garde à vue éternelle (les 45 jours de principe sont une fiction, il y restera des mois), une zone de non-droit absolu, hyper hiérarchisée, où les officiers, les surveillants délèguent tantôt aux « rouquins » (détenus ayant fini leur peine, sorte de kapos) et surtout aux truands la bonne gestion du lieu. Il en résulte des chefs de cellule, des sous-chefs, des classes supérieures de détenus et des sous-classes. 12 m2, 18 détenus les bons jours. Et surtout, ce « Cent huit herbes rares de la montagne des pins », suivi de 38 intitulés souvent poétiques. Il s’agit d’un « menu » de tortures variées, banales (menton de cochon rôti, on se contente de briser les dents d’un uppercut, ou Bouillie de tortue molle, tremper ses fesses dans une bassine d’eau chaude, très chaude), faisant appel à l’imagination (kimchi séché, grains de poivres dans l’anus), acrobatiques (Fleurs se balançant devant la bouche des enfants, long descriptif, souplesse peu commune exigée).

À ce point, le lecteur tente instinctivement, comme 0-9-9, de repérer le moins pire. Et se trompe : des notes de Liao Yiwu précisent que « chaque fois que ce châtiment était pratiqué le détenu s’évanouissait », ou « durant mon séjour à Songshan, plusieurs prisonniers sont morts à la suite de ce genre de torture ». On peut aussi faire crachoir humain, bouche ouverte auprès du chef pour recevoir déjections, cendres, crachats.

Les tortionnaires eux-mêmes ne sont pas à l’abri. Le retour de manivelle institutionnalisé est part de l’angoisse générale. Deux fois l’an au moins, ici comme dans la prison ordinaire, sont lancées des « campagnes hystériques de confessions-dénonciations », avec coups, fers de vingt livres, thamzing (séance autocritique), qui peuvent soudain s’abattre sur le tyran cellulaire d’hier. Dans les boyaux aveugles et puants du centre d’investigation, il n’y a pas de gagnants.

Comment Liao Yiwu le discutailleur, « contre-révolutionnaire », qui n’avait pas droit aux égards (très relatifs) des « vedettes de Tienan men », a-t-il survécu ? (Le titre de son grand œuvre en cours, auquel Dans l’empire des ténèbres appartient est Survivre.) Il l’évoque dans l’entretien, le raconte dans le livre. Une capacité inouïe d’empathie. Nu, sale, recroquevillé, affamé, il regarde ces gens de rien, truands de peu, paysans perdus, cadres disgraciés, escrocs de haut vol, il se fond parmi eux. Il dit le geste minuscule dans un torrent d’inhumanité. Et il est, formidablement, adaptable. Il devient champion inter-cellules de capture de poux. Mais Liao Yiwu a tenté par deux fois de se suicider, lors de son parcours carcéral. « Les tortures les plus rudes peuvent offrir à un poète une cure d’hallucinations » ; le détachement est pudeur.

«Bouchers, c'est de l'armée populaire que vous parlez?»

Les meilleurs enfers ont une fin : un jour, on se retrouve en prison – cette fois l’équivalent chinois de nos maisons d’arrêt, où se trouvent mêlés prisonniers en attente de jugement, prisonniers purgeant une peine relativement courte, condamnés à mort en attente d’exécution. Liao Yiwu l’écrit : ici, on finit toujours par avouer. Non parce qu’il existe un « menu » de tortures plus raffiné, même si des gardiens usent et abusent sans cesse de la matraque électrique, de sanctions imaginatives, mais parce qu’il faut sortir de là.

C’est peut-être ici, à mi-chemin, que le livre de Liao Yiwu est le plus fort. Le centre de détention est un organe. Il digère l’Épileptique, la Hache, le Président, le tueur bigleux qui a descendu son comparse par erreur, le gamin de 19 ans qui trouve que jamais on ne s’est autant intéressé à lui que depuis qu’on va le tuer, les mauvais, les cruels, les bons qui deviennent mauvais. Par-delà la barbarie des pratiques, c’est un processus de perte d’identité, de déshumanisation absolue qu’il décrit. Un condamné à mort appelé par erreur (un problème d’homonymie) revient presque vidé de son sang (les condamnés à mort sont les principaux fournisseurs d’organes en Chine), traînant à nouveau ses fers…

Il n’y a pas d’issue. Pire que l’injustice, la fausse justice, avec son cortège d’appels, de recours, qui n’ont pour but que de « mettre le dossier en règle ». Pire que la promiscuité, la coalition des corps, pas un millimètre d’espace personnel, pus, pisse, merde, odeurs, remugles, nuit et jour. Ce n’est pas une question d’inconfort, mais c’est une façon de nier les derniers retranchements d’un individu, ce qui distingue son corps de celui d’autrui. Une chosification. Respirer est une liberté. Comme le note Liao Yiwu, citant au passage Milan Kundera, « je parle beaucoup d’excréments ». Oui. Et d’anus, violé, sauvé, puisqu’il s’agit ici d’hommes.

Dans les prisons du Sud-Ouest chinois, peut-être se refile-t-on aujourd’hui la recette Liao Yiwu contre les coups de chaleur à 50° en cellule : le dentifrice dans le cul, souverain. « On avoue pour sortir de là. » Et sortir de la fabrication obligatoire, interminable, d’emballages de médicaments, qui procure un ragoût de tofu aux prisonniers, et des revenus aux geôliers.

Et d’ailleurs, pourquoi ne pas avouer ? Puisque les juges partent pisser pendant la plaidoirie de la défense, qu’il n’y a ni témoin ni public, que le juge déclare d’entrée : « Il existe des preuves irréfutables que personne n’a été tué sur la place Tienan men le matin du 4 juin 1989. » Avant de demander, à propos du fichu poème : « Meurtriers et bouchers, c’est de l’Armée populaire de libération dont vous parlez ? » Oui, dit l’accusé. Ne fais pas appel, glisse un copain, tu iras en camp de redressement par le travail, au laogai.

« Reprenez : “Le socialisme, c'est bien !” »

Le troisième cercle, qui devrait être le pire, c’est presque du bonheur. Bien sûr, on attrape souvent le cancer dans certains ateliers, bien sûr on croise ici le vieux Dai, incarcéré depuis vingt-trois ans pour s’être défendu contre les gardes rouges, bien sûr le détenu qui a glissé dans les gants de chevreaux destinés à l’exportation des petits mots (« ceci est fabriqué en prison ») s’est retrouvé suspendu tête en bas une semaine durant. Mais à l’aube on entrevoit le ciel froid, on croise Li Bifeng, « poète militant toujours pressé », devenu ami à vie, un maître de flûte adossé contre un mur…

Il y a pourtant une scène surréaliste, dans ce laogai, à laquelle sur le moment, Liao Yiwu, obnubilé par un petit-déjeuner en attente, n’attache guère d’importance. Un officier fringant déboule dans la cour pleine de « contre révolutionnaires » au garde-à-vous. « L’appel à la réforme économique lancé par le camarade Deng Xiaoping est en train de balayer la nation comme une brise printanière. (…) nous allons mettre au point un mécanisme de compétitivité orienté vers l’économie de marché. » Le jeune officier achève en entonnant l’hymne célèbre : « Le socialisme c’est bien ! » Il le fait reprendre six fois : ça manque d’entrain.
« Quand je suis entré en prison, tout le monde parlait de démocratie et de liberté. Quand je suis sorti, c’était plus simple. On ne parlait plus que d’argent. » À sa libération, Liao Yiwu est, divorcé, privé de sa fille, quasi clochardisé, et perdu. À Chengdu, les amis sont devenus hommes d’affaires. Cheng Dong, autrefois emprisonné avec lui, qui a gagné tant d’argent avec les portraits de ses co-détenus et mit des mois, ensuite, à oser traverser une rue, lui dit : « Je n’ai plus envie d’être un loser ni de perdre mon temps en prison. » Les droits de l’homme, la lose.

En Chine, Liao Yiwu est très lu. Publié à Taïwan, Hong Kong, et surtout piraté tous azimuths. Il est l’un des très rares auteurs contemporains à écrire sur cette autre Chine, celle du petit peuple, du marginal, du bandit. Et lorsqu’on accuse son ami Li Bifeng de l’avoir aidé à fuir (une nouvelle arrestation était probable), il revendique hautement l’aide – grassement payée – de la mafia. « Avantages de la corruption... »

Partout où il se rend, le gouvernement chinois exerce des pressions. Qu’il joue de la flûte, récite un poème ou qualifie le gouvernement de porcs. Qu’il monte une exposition, rencontre à Paris Aurélie Filippetti ou se dénude dans les parcs de Stockholm au moment où Mo Yan, Nobel 2012, affirme que la censure se justifie et qu’il n’y a pas de prisonniers de conscience en Chine devant un tombereau de jurés impavides.
Des poèmes, il n’en écrit plus. Sa fille, il ne l’a plus revue. Sa mère, il espère la faire venir un jour. Car il ne pense pas pouvoir rentrer de sitôt : « La Chine demeure une prison pour la conscience : la prospérité sans la liberté. Le pays tout entier pourrait aussi bien coller des boîtes de médicaments toute la journée, ça ne changerait rien. C’est notre meilleur des mondes. »