Khaled Jarrar, l'art après les armes

Pour sa première exposition française, l'artiste Khaled Jarrar s'est emparé de la place de la République baptisée le temps d'une performance illégale “Place Hana Shalabi” en hommage à cette Palestinienne placée sous détention administrative par l'Etat d'Israël, sans procès. Les policiers et militaires interrompus dans leur ronde vigipirate étaient intrigués par l'attroupement de sympathisants et militants pro-palestiniens venus pour certains en famille, en spectateurs. Et pas question pour Khaled Jarrar de retirer son œuvre sous les menaces d'un policier : « c'est de l'art », coupant net la discussion du haut de sa carrure militaire, juste avant de prendre discrètement la fuite.


par Mediapart

Ancien capitaine de la garde présidentielle d'Arafat, blessé par deux balles de sniper en 2002 lors du siège israélien de Ramallah, Khaled Jarrar est retourné sur les bancs de l'école d'art à 31 ans pour faire ses armes à l'International Academy of Art Palestine créée en 2007. Comme « l'art est plus puissant que l'armée », Khaled Jarrar s'est emparé des médiums de l'art contemporain pour trouver « une nouvelle manière de penser le conflit qui est omniprésent ».

A coup de vidéos, photographies, peintures et performances, Khaled Jarrar questionne les rapports de soumission entre l'individu et le pouvoir. L'endoctrinement intellectuel et physique est la cible des photographies et vidéos où l'artiste – toujours officier – met en scène les hommes de son unité prisonniers de leurs entraînements quotidiens. « Je sais parfaitement ce qu'est l'entraînement d'un soldat. J'ai fait tous ces entraînements et je connais leur effet sur le mental de la personne, parfois tu es comme un aveugle et tu ne fais que suivre les ordres qu'on te donne. »

Avec son esthétique mi-documentaire mi-propagande basse définition, Khaled Jarrar met en lumière l'obscurité des déplacements clandestins et zoome sur la réalité la plus crue : le recours au système D pour contourner le contrôle des déplacements imposés par les autorités israéliennes avec le mur de séparation (devenu mur de création-lamentation des artistes de rue, locaux ou internationaux, en pèlerinage artistique engagé – voir ici, ici et là).

Par la création du tampon et du timbre de l'Etat palestinien espéré, Khaled Jarrar s'empare des symboles de l'existence et du pouvoir des Etats. Le passeport comme reconnaissance de l'existence, le passeport comme élément de liberté (de circulation) et de contrôle (des frontières). Si le graphisme est secondaire (un oiseau vectorisé sur illustrator pour le tampon / l'oiseau symbolique sun-bird photoshopé avec le filtre “hisoélie” pour le timbre), les performances de Khaled Jarrar interpellent. En délivrant ses tampons State of Palestine l'artiste reprend symboliquement le pouvoir confisqué par les autorités israéliennes qui contrôlent les checks-points (l'artiste fera d'ailleurs sa première exposition dans l'espace public, devant un check-point en 2005). Et par la même occasion il adresse un bras d'honneur artistique à ces autorités qui seront un jour confrontées à ces passeports devenus œuvres politiques.

Les photos des passants-tamponnés, on les retrouve sur la page Facebook du projet Live and work in Palestine (des photos numériques au 5D trop souvent cadrées en biais). Œuvre 2.0, Khaled Jarrar reste en contact via internet avec les détenteurs de passeports encrés de la lutte palestinienne, et collecte leurs histoires. Certains ont été fouillés, d'autres ont vu leurs visas refusés par les gardes frontières. A son retour de la Fiac en octobre 2011 l'artiste a d'ailleurs été longuement interrogé par le Mossad, curieux de comprendre sa nouvelle activité artistique. Mais parfois le tampon ne suscitera qu'un étonnement. Etonnement qui trahit les inquiétudes de certains, matérialisées par la récente victoire diplomatique de l'Autorité palestinienne à l'Unesco : il est de plus en plus certain qu'un jour la Palestine tamponnera.

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