kader Attia, gouffres voilés


par Mediapart

La découverte de Ghost, œuvre d’envergure, se fait face aux dos. La salle, silencieuse, est plongée sous un éclairage tamisé qui s’intensifie pas à pas. «Plus le spectateur longe l’installation d’une bonne trentaine de mètres, plus il est impliqué visuellement dans cette marée de formes humaines de dos; et lorsqu’il se retourne – parce que c’est intrigant cette présence –, il découvre des centaines de visages vides, de trous béants qui contrastent de manière très forte avec l’aspect plein et humain de la structure vue de l’arrière», explique Kader Attia. Ces visages absents surprennent et effrayent par la profondeur obscure de ces gouffres soudain révélés, et répétés en rangées.

Vide/plein, présence/absence, obscurité/lumière, force/fragilité: Kader Attia travaille les contrastes et les oppositions. «Chaque sculpture a été réalisée avec en moyenne trois rouleaux de 25 mètres d’aluminium. Le principe était d’emballer un corps par couches successives: plus on accumule les couches, plus la structure devient rigide. Par la pression, on va retrouver l’architecture de l’anatomie du corps, et arriver à suggérer une forme humaine»; mais par simple pression d’«une main, vous pouvez écraser la sculpture. Vous êtes devant une marée humaine très puissante par son amplitude dans l’espace, et pourtant fragile et temporaire.»

Les «hasards et les erreurs qui peuvent ouvrir des portes» de compréhension. C'est en observant sa mère prier qu'il a commencé cette œuvre. Mais, «contrairement à l'esquisse initiale où j'envisageais ce travail comme une trace de ce qui a été, le fait de penser la sculpture en négatif m'a fait reconsidérer la présence du vide». L'espace, Kader Attia s'en empare ici radicalement. A tel point qu'on peut y voir une réponse aux propos de Marine le Pen qui comparait le 10 décembre dernier «les prières de rue» des musulmans à l'Occupation nazie. Mais si réponse il y a, elle est «au futur antérieur», car Ghost date de 2008. «Cette comparaison avec l'Occupation (faite par Marine Le Pen), ça me donne qu'une seule envie: celle – une nuit – d'occuper toute une rue avec cette pièce.» Loin de l'anecdotique ou de la provocation, «cette œuvre montre aux gens sans distinction de race de culture et de sexe qu'ils sont tous voués à une finitude. On est tous voués à une fin, à une mort, on est tous fragiles.»

Le vide, précise Kader Attia, il faut le «sentir, l'écouter, comme s'il s'agissait d'une musique ou d'un poème, d'un va-et-vient permanent entre sens et forme, rythmé par la pensée». A travers Ghost et l'œuvre plus récente mettant en scène huit sacs plastique figés sur une table en bois, Kader Attia affirme «que le vide n'est pas uniquement une notion physique et métaphysique. Le vide est aussi existentiel, surtout lorsqu'il fait référence en permanence à la réalité sociale et politique. Car le vide d'un sac plastique aujourd'hui, tel que je le vois, fait surtout référence à l'absence, à la frustration, au manque... Aux déshérités, aux “sans” comme on peut le lire dans Les Damnés de la terre de Franz Fanon: “Les sans abris, les sans papiers, les sans domiciles, les sans territoires, les sans patrie, sans travail, les sans droit à un espace de parole”.»

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