JR au Louvre
Entretien avec Hugo Vitrani, publié par le Louvre - avril 2016

En faisant disparaître la Pyramide du Louvre grâce à votre collage, on pense à cette vieille polémique menée par des opposants au projet de l’architecte I.M. Pei inauguré en mars 1989 dans le cadre du « Grand Louvre » voulu par François Mitterrand. Pourquoi effacer la Pyramide ?

L’effacement de la Pyramide est un écho à ma volonté d’être en retrait par rapport à mon sujet. La querelle entre les anciens et les modernes à propos de l’art ou de l’architecture contemporaine n’est pas nouvelle. LaPyramide, les colonnes de Buren au Palais-Royal, le Centre Pompidou, ont été les sujets de polémiques. Mon travail permet de transmettre des histoires passées pour mieux comprendre le présent et trouver des échos avec notre époque. L’ancien est un élément de contexte que l’on peut actualiser. En effaçant la Pyramide du Louvre, je souligne le travail d’actualisation qui avait été fait par I.M Pei… tout en remettant le Louvre dans son état d’origine. La Pyramide, c’est un des monuments français les plus photographiés. Je détourne son énergie car le collage va déplacer le public. Les gens chercheront le meilleur angle pour maximiser l’impact de l’anamorphose et faire disparaître la Pyramide.

Votre travail est né illégalement dans la rue. Si vous aviez déjà travaillé sur la Casa França- Brasil à Rio en 2009, on remarque que vous confrontez de plus en plus votre travail avec des monuments historiques, du Panthéon à la Pyramide du Louvre en passant par l’Assemblée nationale. Comment envisagez-vous vos projets sur ces lieux emblématiques, souvent chargés d’histoire officielle ou de
controverses ?

La rue est un musée à ciel ouvert. En évoluant dans mon travail, j’ai créé des projets ambitieux sur certains monuments, qui ne pouvaient pas se faire en une nuit en deux coups de brosse. Je travaille sur des bâtiments lorsque le propos de l’œuvre fonctionne avec le contexte, comme j’avais pu le faire à Rio en collant sur la Casa França-Brasil les portraits des habitants d’une favela ignorée par le centre de la ville. C’était aussi intéressant de faire entrer au Panthéon, qui rassemble nos grands hommes, des milliers de portraits anonymes du monde entier, dans la continuité de mon projet « Inside Out ». Une manière de rendre hommage à ceux qui ont eu la volonté et le courage de changer le monde et d’affirmer encore que la grande histoire est faite des petites. Tout comme ma projection vidéo « The Standing March » réalisée avec Darren Aronofsky et projetée sur l’Assemblée nationale prenait sens en révélant une foule de gens qui interpellaient les politiques de manière solidaire, au moment de la COP21 en décembre dernier, au moment où les manifestations et les regroupements étaient interdits suite aux attentats terroristes du 13 novembre. Mon approche des monuments officiels est guidée par le sens que le lieu va pouvoir amener à mes différents projets. Dans le cas de la Pyramide du Louvre, le collage s’inscrit donc dans mon projet « Unframed » que je mène depuis 2009. J’utilise des images d’archives que je décontextualise, recadre, pour leur donner une nouvelle vie en fonction des contextes. Il s’agit d’affirmer que l’important n’est plus d’être l’auteur de l’image mais ce qu’on en fait. C’est un projet que j’ai mené de Baden Baden à Ellis Island en passant par les tunnels souterrains du Palais de Tokyo où j’ai collé avec les Os Gemeos, en avril dernier, des images de pianos, évoquant le passé de l’institution qui était utilisée par les nazis pour stocker les biens volés aux Juifs pendant l’Occupation. Les lieux dans lesquels j’interviens guident le choix et le sens des projets. Les monuments donnent un relief particulier à certains projets, une nouvelle ampleur, mais ils ne sont pas à l’origine de ma démarche. Le choix d’intervenir sur un monument n’a d’intérêt que si cela me permet d’apporter une nouvelle pierre à un édifice préexistant. Impossible de voir aujourd’hui La Joconde sans voir des spectateurs se photographiant devant l’œuvre. La Pyramide du Louvre est un des monuments les plus visités et photographiés au monde.

André Gunther analyse le selfie comme étant « la pratique photographique la plus représentative de l’expression visuelle contemporaine ». Des artistes s’en emparent, comme Martin Parr avec sa série « The Selfie Stick » ou encore Richard Prince avec ses appropriations de portraits publiés sur Instagram. Que pensez-vous de ce nouveau rapport qu’ont les gens avec l’image ?

Lorsque j’ai commencé la photographie, le concept du selfie n’existait pas. On pouvait retourner son appareil pour se photographier, mais ce phénomène a pris une tout autre ampleur au XXIè siècle. A mes débuts - et ce n’est pas si vieux puisque j’ai commencé il y a seulement 15 ans - il n’était pas simple de diffuser ses photographies. Pour le faire, il fallait avoir quelque chose à dire. Mon travail consistait à mettre en lumière l’image d’anonymes, dans le cadre d’un projet. J’ai donc commencé par un travail participatif « à la main ». Le bouleversement de ces dix dernières années a changé notre rapport à l’image. Le développement de la photographie couplée avec l’apparition des réseaux sociaux a révélé une pathologie qui était ancrée chez les gens. Chacun est désormais son propre réseau social et peut gérer son flux d’informations, être son propre média comme sur Periscope, diffuser et contrôler sa propre image… En fait, par sa forme, le portrait plein cadre, cette représentation individualiste peut ressembler à ma pratique artistique dont la construction est participative. Dans ce nouveau contexte, mon action prend une nouvelle dimension puisque ma signature est finalement devenue une pratique standard. Quand je vois aujourd’hui quelqu’un qui se photographie en noir et blanc, avec mon style, et qui le partage dans l’espace public (numérique ou urbain), ça m’interroge sur ce qui fait partie de mon style et ce qui appartient désormais au domaine public. C’est aussi en partant de ce constat qu’est né le projet « Inside Out » où je donne aux gens mon style, ne devenant plus que le simple imprimeur de leurs projets, mais contrairement à un « selfie », je leur demande de formuler une prise de position et de rassembler des personnes autour de cette idée. Ce qui motive ma démarche depuis les premiers jours, c’est l’envie d’aller voir par soi-même des contextes, des situations, des personnes, de dépasser les idées reçues sur la banlieue, sur le conflit palestinien ou sur la place des femmes dans des pays en crise. Au Louvre, on retrouve cette idée d’ouvrir nos yeux pour regarder autrement le lieu dans lequel on est. On ne va pas au Louvre uniquement pour en rapporter des images souvenirs…

On est proche du fameux « I was here » qui a donné naissance au graffiti !

On saute les étapes aujourd’hui : les gens sont plus dans la photo de l’instant que dans l’instant. Le collage sur la Pyramide remet en question des réflexes. Il faut trouver la meilleure position pour l’anamorphose, ou au contraire la déconstruire. L’œuvre permet donc ce déplacement physique mais aussi de l’imaginaire, du regard, des idées. Le spectateur n’est pas passif. Il y aura donc un seul point de vue qui permettra de voir l’œuvre dans sa totalité, et d’autres angles qui viendront la déconstruire. C’est le rôle d’une œuvre d’art que de remettre en cause les points de vue.

Pourquoi cet éternel choix de la photographie imprimée en noir et blanc lorsque vous travaillez dehors, comme une anti-image publicitaire à l’ère de la hyper HD saturée ?

Lorsque je collais au Sierra Leone, un habitant m’avait demandé, en plaisantant, s’il n’y avait toujours pas la photographie couleur en France. En plus d’être universel, le noir et blanc se distingue des images
publicitaires et n’est jamais utilisé par les partis politiques. C’est essentiel de se distinguer des images qui envahissent quotidiennement l’espace public.

Vous êtes l’un des premiers artistes à avoir eu un site internet (on se souvient de votre rubrique « photo du jour » qui était un Instagram avant l’heure), on vous retrouve au quotidien sur Instagram ou
Snapchat, votre projet participatif « Inside Out » n’existerait pas dans un monde qui ne serait pas 2.0.
Quel impact la révolution numérique a-t-elle eu sur votre travail?

Mon travail est éphémère, j’ai donc eu dès le départ l’envie de le documenter pour le partager. Mes collages sont faits pour être vus par le plus grand nombre, sans filtre, gratuitement. J’ai très vite partagé mes projets en diffusant des photographies sur des sites, des blogs, dans des livres. Mon travail est voué à disparaître dans l’espace public : le portrait en anamorphose de Benedita Florencio Monteiro collé en 2009 dans l’escalier de la favela Morro Da Providência n’a vécu que trois jours, mais l’image de ce collage circule sur les réseaux, dans des publications ou des expositions. Les projets existent autrement que dans les souvenirs des témoins et des personnes qui s’investissent dans leur création. L’apparition des réseaux sociaux a accéléré ma démarche. Mon site internet me permettait dès le début d’être mon propre média, de diffuser mes projets de manière indépendante et de créer un lien avec les autres, ce qui m’a permis de trouver de nouveaux projets et de nouveaux murs. Aujourd’hui encore on peut retrouver l’onglet « Get Involved » sur mon site internet qui permet à ceux qui le veulent de s’impliquer dans l’aventure. Avec Instagram, j’ai pu faire de nombreuses rencontres, découvrir des nouveaux endroits pour prendre mes photos, comme l’œil que j'avais collé sur Time Square et que j’avais finalement pu photographier de la fenêtre d’un voisin qui m’avait contacté. Les réseaux sociaux amplifient mon processus de création fondé sur le partage, les rencontres, le participatif, l’indépendance. Et la prolifération actuelle des images a remis l’artiste à sa place en l’obligeant à redéfinir son rôle : il y a des milliers de photographes qui font de belles images sur Instagram. Mais l’artiste ne peut plus être un simple producteur d’images. C’est un créateur de projets qui posent des questions, qui proposent des idées. L’artiste est un passeur. C’est l’aspect positif de la prolifération actuelle des photographies : l’image n’est plus le sujet. Cette nouvelle donne oblige donc l’artiste à repenser sa position, tout comme l’invention de la photographie avait remis en cause le rôle du peintre qui voulait représenter le réel.

Depuis dix ans vous protégez votre vie privée tout en vous mettant en scène sur les réseaux sociaux : pourquoi continuez-vous de défendre votre anonymat alors que vous êtes désormais un personnage public?

J’ai utilisé un pseudonyme avant la généralisation de l’anonymat sur Internet, ce territoire où le monde entier peut se cacher derrière de fausses identités. JR, ce sont mes initiales. Je viens du graffiti, je n’allais donc pas signer de mon vrai nom les « expositions de rue » que je menais illégalement. Aujourd’hui encore, la plupart des projets que je fais sont sauvages, sans autorisation : coller des affiches en France paraît normal, mais je me suis fait arrêter ou expulser dans d’autres pays. Mes projets évoluent dans des zones grises. Je collais récemment sur les murs d’Istanbul des portraits de personnes âgées qui ont vécu la laïcisation de la Turquie ; certains collages ont été détruits par les autorités locales. Mais j’ai découvert autre chose avec l’anonymat : mon identité n’est pas la grille de lecture de mes travaux. Alors qu’un tagueur marque le plus souvent son « blaze », mes photographies mettent en avant les autres, leurs visages, leurs portraits, leurs histoires. Ce n’est donc pas mon nom qui est important mais le pont que je crée vers ces personnes. Pour comprendre mes projets, il n’est pas utile de savoir que ma famille a des origines multiples, de l’Europe de l’Est à l’Inde, que ma religion est le zoroastrisme, que ma compagne s’appelle Latifa Cohen-Durand et que j’aimerais un jour me marier et avoir des enfants.

Votre intervention au Louvre est accompagnée d’un cycle de conférences réunissant des artistes, des journalistes, des critiques qui exploreront plusieurs thématiques liées à votre travail, de l’art in situ au
renouveau de la photographie par le numérique. Vous venez de publier un livre et d’organiser une exposition destinée aux enfants au Centre Pompidou. Pourquoi cette volonté d’expliquer de plus en plus votre travail?

Depuis 2008 je donne des éléments pour comprendre mes projets. C’est important d’expliquer d’où vient ma démarche, qui sont les gens sur les photographies, pourquoi ces projets sont totalement indépendants
financièrement (ce qui n’est pas évident pour la plupart des gens habitués aux projets financés par la publicité ou par des mécènes). C’est la raison pour laquelle mes projets sont toujours accompagnés de livres, de courts ou de longs métrages comme « Women Are Heroes » réalisé en 2010 et qui rendait hommage aux femmes du Liberia au Kenya en passant par le Cambodge ou l’Inde. A l’occasion de la conférence du Ted Prize en 2011, j’ai accentué ce travail de mise en perspective de mes projets pour tisser des liens entre eux, expliquer leurs cohérences, ce qui me permettait d’évoluer de nouveau avec le projet « Inside Out » où je donnais au monde entier mes armes - les portraits noir et blanc et la colle - en ne devenant plus qu’imprimeur des photos des gens. Récemment, j’ai publié un livre qui explique mes projets aux enfants. Ils posent les vraies questions. La période actuelle est marquée par une perte de repères. Je veux travailler autour de la mémoire, transmettre les histoires passées, raconter les souvenirs des personnes âgées, aux adultes et aux enfants. La jeunesse est sensible à l’art, c’est un moyen pour la faire accéder à d’autres univers, ouvrir ses horizons et casser les idées reçues. Lors du projet au Louvre, nous avons donc prévu un cycle de conférences. On me demande souvent des réponses. Mon rôle d’artiste ne se situe pas là : l’art est un outil pour questionner le monde.