Space Invader hacke l'espace

7 OCTOBRE 2013 | MEDIAPART | PAR HUGO VITRANI

« L'art est un jeu entre tous les hommes de toutes les époques »
Marcel Duchamp

Space Invader est un artiste sans visage ni nom. Enfant de la publicité, du numérique, des virus, du peer to peer et de la mondialisation, il a pourtant réussi, tel un surhomme de jeu vidéo, à libérer des écrans et des consoles le héros du jeu Space Invaders créé en 1978 afin qu'il poursuive sa mission colonisatrice et améliore son score dans le monde réel.

Jeux de couleurs primaires, courtes pattes en angles droits, yeux qui font du rentre dedans et tête au carré : il suffit de lever les yeux aux murs des rues pour repérer ses créatures qui nous regardent de haut, corps en forme de vaisseau spatial, et qui nous rappellent à chaque fois que la révolution numérique a déjà un long passé, et que le virtuel est bel est bien réel. L'invasion a commencé en 1998 à Paris et s'est propagée dans le monde entier, de Bangkok à Miami en passant par São Paulo.

À chaque spot envahi, l'artiste accumule des points qui révèlent la difficulté de la mission et sa visibilité. Des missions qu'il photographie et cartographie dans des faux guides Michelin et sur son site internet. À Paris, il a dépassé les 1000 pièces. Et quand on lui a parlé de hacker la Une de Mediapart, il a dégainé : « Ça m'intéresse évidemment, c'est un très bon spot. » Une opération à combien de points ? « Officiellement je ne comptabilise que les invasions urbaines et en carrelage. Cela va de 10 à 100 points. Mais si cela s'appliquait aux “Invasions média” je monterais ici à 100 points sans hésitation, auxquels j'ajouterais même un bonus ×10 (fois 10 !). »

La Terre est trop étroite, alors Invader a envoyé son héros Space One dans l'espace, avec caméra embarquée pour filmer les retrouvailles avec son milieu d'origine (les planètes, les étoiles, la Lune et les déchets qui planent). Le moyen-métrage Art 4 Space qui retrace cette aventure est projeté à l'espace Pierre Cardin (Paris), ce lundi 7 octobre 2013 de 21 heures à minuit. En voici un extrait exclusif.

Désormais populaire, l'ascension d'Invader s'est faite sans galeriste ni institution. À ses débuts, fin 1990, on ne parlait pas encore de Street Art, et les graffeurs ne voyaient pas toujours d'un bon œil ces anars de l'art qui ne respectaient pas leurs codes et s'emparaient de la ville de façon ludique.

Parmi ses potes : Zevs, assassin de publicités et kidnappeur d'ombres, André, qui n'a jamais gagné d'élections politiques avec son Mr. A mais qui est devenu le Baron de le nuit, Shepard Fairey et ses affiches de propagande rouge (lire ici dans Mediapart), Banksy et ses pochoirs noirs et engagés (lire ici dans Mediapart). Dispersés géographiquement, entre Paris, Londres, Los Angeles, cette clique d'artistes a bouleversé la scène artistique urbaine en apportant leurs nouveaux regards insolents et indomptés. Et si beaucoup d'artistes urbains sont depuis passés à l'atelier pour prolonger leurs travaux illégaux dans de meilleurs conditions, Space Invader a toujours eu un pied dedans dehors, chacune des pièces destinées à la rue et composées de plusieurs centaines de mosaïques devant être préparée à l'avance. Immersion dans son atelier tenu secret (cliquer sur la vidéo ci-dessous).

Invader n'aime pas se laisser cimenter dans la rue, on l'a donc retrouvé dans des fonds sous-marins, mais aussi au Louvre où il s'était auto-programmé clandestinement, déjouant les services de sécurité. Les artistes urbains n'ont pas attendu les comités de critiques d'art pour affirmer leur importance, Invader n'aura pas eu besoin d'être mort pour être exposé au Louvre, même si son exposition n'a pas résisté aux services de nettoyage.

Si les institutions mettent toujours du temps à réagir face à ces artistes qui évoluent loin des sentiers aseptisés, certains galeristes ont vite compris ce qui se jouait devant eux. Invader a alors exposé chez Lazarides, Patricia Dorfman, Alice ou Le Feuvre. Rares sont ceux qui arrivent à sortir de la rue sans réduire à néant leur force et leur subversion. Alors Invader a trouvé sa solution pour mettre des cubes dans les “whites cubes” en s'emparant des Rubik's Cube qu'il utilise dans des compositions abstraites qui offrent une vision casse-tête du cubisme désormais “Rubikcubisme”. Cette série “Low-fidelity” d'œuvres infidèles passe l'histoire de l'art en Bitmap et nous oblige à prendre du recul : ces carrés jaune vert rouge noir une fois vus à travers l'écran miniature d'un smartphone révèlent des tableaux de maître, des pochettes de vinyle ou des captures d'écran de films, des Bérurier Noir à Scarface en passant par Ingres. Qu'aurait été L'Origine du monde à l'ère du numérique, Mecque des sites coquins ? Invader répond par une image X cryptée comme un porno vu sans abonnement sur Canal+.

Génération système D, Invader a trouvé son éco-système pour rester indépendant : vente d'œuvres uniques, éditions de sérigraphies, tickets collectors, kits d'invasions, livres, autant d'éléments qui révèlent et archivent l'œuvre mondiale de l'artiste. Un artiste qui continue de prendre des risques en travaillant illégalement. Invité au Moca de Los Angeles (voir ici notre série), Invader s'était fait arrêter en pleine invasion urbaine autour du musée.

Quelques années plus tôt, c'est un hélicoptère de la police qui le stoppait alors qu'il ciblait le signe Hollywood perché dans ces montages qui font le bonheur des cartes postales. Entretien pages suivantes avec cet extra terrien, présumé carreleur aux yeux de ses voisins.

Vous avancez toujours de façon anonyme. Zevs, après son arrestation à Hong Kong en 2009, a décidé de faire tomber le bas (il se masquait le visage avec un collant camouflé). Pourquoi est-ce important encore aujourd'hui de ne pas révéler son identité et de rester anonyme malgré une forte présence dans les médias et les galeries ?

Ça fait partie d'un tout, l'anonymat est un ingrédient important de ce projet et de mon personnage d’activiste nocturne. À la manière d’un super héros, j’agis quand la ville dort et je dissimule mon identité. J’ai simplement repris un code qui existait dans le monde du graffiti, les taggeurs sont généralement anonymes sinon ils seraient vite arrêtés. J'encourais des risques similaires, même si aujourd’hui je me sens moins vulnérable. Cette position me convient très bien, ne pas être reconnu dans la rue ou lors d’une exposition, ça permet de prendre du recul par rapport au monde et de rester concentré sur son travail. Je ne suis pas une créature sociale, je préfère montrer mon travail plutôt que mon visage.

Vous avez envoyé votre Space Invader mosaïque dans l'espace. Zevs publie enfin sa monographie. André refait surface avec ses affiches de concerts rêvés. Serait-ce le retour des @nonymous, ce trio d'artistes qui agitait les nuits parisiennes fin 1990, bouleversant la création urbaine désormais connue sous le label “Street Art” ?

Ma rencontre avec Zevs a été importante, il m'a fait découvrir la culture graffiti et je lui ai transmis ce que je connaissais de l'histoire de l'art et de l'art contemporain. On avait baptisé notre duo artistique @nonymous. Nous faisions des choses dans les rues, des collages d’affiches, des performances, des expos et comme point final une vidéo distribuée sous le manteau à la manière d’un snuff movie. Ce film @nonymous99 montrait nos méfaits dans la rue, nous étions en 1999. Nous pensons le rééditer en DVD. C'est un film assez juvénile, plutôt trash. On voit aussi cette période dans le film de Banksy (Exit through the gift shop, ndlr). À cette époque Zevs m’avait présenté André, on a passé quelques soirées ensemble : on travaillait dans la rue, nous étions des oiseaux de nuit en scooter. Je suis content que Zevs sorte une monographie car c'est un bon artiste qui est parfois sous-estimé.

Les expressions “Writing” ou “Graffiti” venaient d'une scène artistique soudée, avec ses codes, ses légendes, son histoire. Le label “Street Art” est souvent remis en question puisqu'il vient surtout des critiques d'art, de la presse et du milieu institutionnel (musées, galeries, maisons de vente). Le Street Art met dans le même sac de bombes un tas d'artistes qui n'ont pas grand-chose en commun à part de faire souvent du sous-pop art kitsch, lisse et grand public. Vous qui avez connu l'époque sulfureuse, comment vous situez-vous face à cette mode actuelle du Street Art ?

J'ai vu la naissance du Street Art, c'était excitant. J'ai beaucoup voyagé pour que mon invasion soit planétaire. Et dans chaque nouvelle grande ville je découvrais des figures locales qui comme moi avaient cette obsession de travailler dans la rue illégalement pour y développer un langage visuel. C'était vraiment la naissance d'un mouvement international sans pourtant que personne se soit concerté. Il faut croire que c’était dans l’air du temps. J'ai ainsi découvert Shepard Fairey et sa campagne d'affiches “Obey” à Los Angeles (ici dans Mediapart), Kami et ses peintures minimales à Tokyo, les affiches de Bast à New York ou, plus tard, les pochoirs de Banksy à Londres (ici dans Mediapart), etc.

Il y avait vraiment quelque chose de nouveau qui émergeait. Ce n'était pas du graffiti, ce n'était pas non plus de l'art contemporain : c'était la gestation de ce que l’on a ensuite appelé le Street Art. Aujourd'hui il existe encore quelques réfractaires à ce mouvement mais je crois que nous sommes face à quelque chose d’énorme qui va marquer son temps. J'ai aujourd’hui un rapport amour-haine avec le Street Art car c’est effectivement devenu un grand fourre-tout et beaucoup de gens sont uniquement intéressés par son potentiel spéculatif, mettant l’art au second plan.

Passionné d'informatique, vous parlez de votre œuvre comme d'un virus qui se propage. Hackeur de l'art et ex-@nonymous, que pensez-vous des Anonymous contemporains qui travaillent également masqués et bouleversent le système ?

C'est extraordinaire. Nous en avons parlé avec Zevs à l’époque où ils ont commencé à faire parler d’eux. C'est vrai qu'ils reprenaient nos codes : le masque, l’esprit activiste rebelle, jusqu’au nom du groupe. Nous sommes assez fiers de cet heureux accident, même si peu de gens font le rapprochement.

Dedans dehors

Votre atelier a toujours été une étape importante pour développer des missions urbaines. Pourquoi ?

Depuis toujours, il y a un aller-retour naturel entre la rue et l'atelier. Il m'arrive de sortir avec un sac de carrelage et de les assembler in situ, mais la plupart du temps mes pièces sont composées de centaines de carreaux, donc je dois les préparer à l'avance, ce serait ingérable dans la rue. Le travail en atelier me permet de travailler sur d'autres projets, de partir dans d'autres directions et de toucher d’autres médiums. Je ne suis pas aussi monomaniaque que ce que l’on pourrait penser. Mon atelier me sert donc d'espace d'expérimentation, de stockage, c'est un outil de travail au même titre que mon ordinateur ou mon scooter.

Vos voisins pensent-ils vraiment que vous êtes carreleur ?

Oui, comme ils me voient tout le temps transporter des cartons de carrelage, il est tout à fait normal qu’ils me prennent pour un carreleur.

Space Invader évolue-t-il en fonction de son époque, ou est-il destiné à devenir vintage, lui qui était une icône ultra moderne des prémices du numérique ?

Je vois le Space Invader comme une icône immortelle car il représente les premiers balbutiements de l’ère numérique dans laquelle nous venons d’entrer. C’est là encore une véritable invasion et on ne pourra plus vivre sans téléphone portable, sans ordinateur ou sans internet. Le Space Invader raconte cette histoire, ce bouleversement technologique phénoménal. Plus on avancera dans le temps et plus on le montrera comme le début de toute cette époque. Mais je m’amuse aussi à élargir mon vocabulaire : j’ai réalisé plusieurs pièces avec des personnages de Star Wars, des princesses façon Mario Bross ou encore une panthère rose.

En général, les invasions et colonisations instaurent un rapport de pouvoir. Quel est votre but ?

J'aime parler d'invasion artistique pacifique. Je ne suis pas dans une dynamique d’agression mais d’expérimentation ! Et puis je ne fais que suivre très sérieusement un concept qui peut sembler être une plaisanterie ludique. Space Invader signifie envahisseurs d’espace ! J’ai appliqué ce programme à la lettre.

Il y a quelques années, vous vous étiez fait repérer par un hélicoptère en envahissant le Hollywood des montagnes de Los Angeles (cf. la vidéo filmée par Brainwash et montée par Banksy, ci-dessus). Récemment, vous avez passé une journée au poste pour des collages illégaux alors que vous exposiez au Moca. L'illégalité est-elle toujours aussi importante dans votre démarche ?

Il y a deux ans je m’étais fait choper à Los Angeles en redescendant d’un toit où j’avais posé une pièce et mon assistant avait tout enregistré avec son portable. Parfois je pousse le bouchon assez loin comme lorsque j'interviens sur des monuments emblématiques ou des façades très protégées. Dans ces moments, je me dis qu'il ne faut vraiment pas que je me fasse attraper. Il faut être prudent et puis il y a un facteur chance important. À Paris, j’ai l’impression que la police reconnaît de plus en plus mon travail comme une démarche artistique. J'ai eu quelques interpellations récemment où ils m’ont laissé filer, mais quand je pars à l'étranger, agir dans une ville que je ne connais pas peut vite redevenir tendu.

Shepard Fairey dirige un studio de graphisme et travaille pour des marques internationales, une marque d'habits que l'on trouve dans le monde entier, une galerie pour soutenir des jeunes artistes. Quelle est votre position sur les associations entre art et marques, plus particulièrement lorsqu'il s'agit d'art urbain ?

Shepard est un artiste plein de contradictions, mais il se défend bien. Il a toujours eu cette envie très américaine de toucher la masse. Il a son studio de graphisme depuis le début, il l'a toujours utilisé comme un moyen d’être indépendant financièrement pour continuer à travailler dans la rue. Pareil pour ses t-shirts : c'est un médium qu'il affectionne depuis toujours. Aujourd'hui, sa marque de vêtements est vendue dans le monde entier, c'est énorme ! Il y a plein de gens qui portent du “Obey” sans même savoir qu'il y a un artiste derrière. Mais c'est cohérent par rapport à sa démarche. Et il est soucieux de rester accessible au grand public, donc les t-shirts c’est parfait puisqu'ils ne sont pas vendus cher et qu'ils vont tous devenir des collectors.

Concernant l’idée de travailler avec des marques je suis, a priori, méfiant. Je n’ai pas construit tout cela pour vendre des gâteaux secs. Je refuse donc souvent des projets qui vont dans ce sens. Je ne rejette cependant pas en bloc l'idée d'une collaboration qui pourrait faire sens artistiquement. Andy Warhol pour Burger King ou Dali et les chocolats Lanvin sont par exemple deux belles réussites.

« Le Street Art est politique »

Des militants du Front de gauche se sont inspirés de votre style et de celui de Shepard Fairey pour faire la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon en 2012. Seriez-vous prêt à mettre un jour votre œuvre au service d'un homme politique comme a pu le faire Shepard Fairey pour la campagne de Obama ?

Je n'étais pas au courant de cette initiative. Dans le cas de Shepard, c'est un retour à l'envoyeur car lui-même s'est inspiré des affiches de propagande soviétique ! Shepard a mené un vrai combat politique pour soutenir Obama. C'était courageux de prendre position si ouvertement. Je ne veux pas être aussi frontal par rapport à la politique. Je ne me vois pas défendre ouvertement un politicien ou soutenir un parti. Le Street Art est déjà politique par essence, c'est une prise de position de travailler dans la rue, je ne veux pas en rajouter.

Les vols d'œuvres d'art de rue par des collectionneurs ou des marchands qui les revendent à leur profit ne cessent d'augmenter : comment réagir ?

Oui, c’est malheureusement un fait bien réel. Beaucoup de mes pièces sont défigurées à cause de cela. J’ai beau expliquer qu’il suffit d’aller au BHV pour acheter les mêmes carreaux et reproduire mes pièces à l’identique, il y a des gens qui s’obstinent à les arracher à la rue et d’autres qui leur rachètent ce qu’il en reste. Ce ne sont bien souvent que des morceaux de carrelage cassés, non signés et que jamais je n'accepterai d'authentifier. C’est une contrainte que je prends en compte en plaçant mes pièces plus en hauteur par exemple, en utilisant des carreaux plus fragiles.

Vous avez créé des kits pour que les gens puissent coller eux-mêmes des Space Invaders officiels. L'aspect participatif de ce travail est-il un aspect important dans votre démarche ?

Depuis le début de mon projet, il y a eu une très forte interaction avec les habitants des villes envahies. J'ai toujours voulu pousser cette interaction et rendre le public plus actif. J'avais cette idée de dévoiler toutes mes techniques dans un livret qui aurait été distribué afin que les gens puissent “envahir” à leur tour, mais j'ai compris que cela ne pourrait pas fonctionner ainsi lorsque j'ai vu plusieurs copies vraiment ratées dans la rue. Sinon, beaucoup de gens “chassent” les Space Invaders en prenant des photos que l’on retrouve sur des sites comme Instagram. Je suis donc en train de préparer un programme qui permettra aux gens d'envoyer leurs photos sur une partie de mon site. Quant à mes “Kits d'invasion”, il s’agit d’un objet conceptuel se situant entre le fonctionnel et l’édition d’artiste. Mais finalement peu de gens ont osé les ouvrir et les « utiliser », préférant les garder dans leur emballage d’origine plutôt que d'aller les coller dans la rue.

À quand le logiciel libre Space Invader ?

J'ai souvent pensé à l'idée de développer un programme, et c’est un peu ce que je suis en train de préparer avec cette idée de safari photo sur mon site : quand les gens enverront leurs photographies, un logiciel vérifiera qu’il s’agit bien d’un original grâce à sa composition et ses données GPS. Si l'œuvre est originale, le photographe gagnera des points et pourra augmenter son score.

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