Guillaume Bresson, peintures en chantier

27 NOVEMBRE 2014 | MEDIAPART | PAR HUGO VITRANI

Comme des captures d’écran où le temps est en pause, les peintures de Guillaume Bresson sont dénuées de scénario, de contexte, de repère, de temporalité et de titre. Classique et contemporain, architectures industrielles et paysages végétaux, lumière artificielle et naturelle, hyperréalisme et esquisses de construction : après ses violents ballets qui suintaient la cité, Bresson peint la banalité d'un quotidien sans héros, dans des no man's lands minimalistes. Bresson parle de ses peintures comme de chantiers en construction. Focus sur le parcours de ce jeune peintre « maître d'œuvres », à l'occasion de sa nouvelle exposition chez Nathalie Obadia (Paris).

(Beaux) Arts de rue. Guillaume Bresson a fait ses armes en peignant les murs de Rangueuil, banlieue de Toulouse. Influencé notamment par les graffitis de Mars – artiste oublié des rues du Sud –, Bresson esquisse avec ses lettrages un début de réputation au sein de la nouvelle génération de la fin des années 1990. Après un début de semestre abandonné à la fac de Toulouse puis son admission aux Beaux-Arts de Paris, il dépose les bombes pour les pinceaux et l'atelier.

Soucieux de ne pas renier l'école de la rue, Bresson explique lors d’une conférence organisée par des étudiants de la Sorbonne à la Maison rouge : « J’ai commencé la peinture par le graffiti à Toulouse, pendant quelques années, ce qui m’a mené au dessin. C’était un premier contact avec la peinture et la couleur. Je suis donc arrivé aux Beaux-Arts en ayant déjà une pratique de la peinture, je n’ai pas choisi la peinture en y arrivant, parmi tous les choix des ateliers. » Interrogé sur la différence que certains font entre le graffiti et la peinture, Bresson dégaine : « La différence est dans la pratique : le graffiti, c’est une performance nocturne où on peignait, il fallait aller vite, il y avait des risques, c’était très spontané. Alors que j’ai fait ensuite du dessin et de la peinture beaucoup plus calmement. Mais il y a une continuité entre les deux car ça reste du dessin, de la couleur, de la composition. Il y a quelque chose qui reste dans la façon d’imbriquer des formes, de composer les tableaux : dans le graff, tu composes avec des lettres et dans ma peinture d’atelier, avec des personnages, il y a des jeux de formes qui sont un peu les mêmes. »

Beaux-Arts (de Paris). Après avoir imposé de la peinture dans l'espace public, Bresson a fait surgir la rue dans la peinture. Admis aux Beaux-Arts de Paris en 2001, il inaugure alors ses séries de tableaux de violence urbaine, ambiance guet-apens. Des bastons contemporaines mais déjà classiques : sous tension, les corps à corps sont peints à l'ancienne, en grisaille ou en camaïeu, éclairage en clair-obscur dramatique.

Bresson suit les cours de modelage de Jean-François Duffau, élément clé pour comprendre à quel point sa peinture est liée au placement et au mouvement du corps dans l’espace. Des peintures quasi sculpturales, à l’huile, qui nécessitent souvent un temps de création sur plusieurs années. À l’écart et sans atelier, Bresson peint la plupart du temps chez lui. Chaque fin d’année, il présente à ses professeurs des peintures inachevées. Autant de peintures terminées et très remarquées lors du diplôme de fin de cycle : en 2007, Bresson reçoit les félicitations du jury mis K.-O. par ces uppercuts picturaux.

Violence urbaine. Les guerres et les batailles sont des sujets classiques de l'histoire de l'art. Alors Bresson peint à l'ancienne les émeutes, les coups de pression et les règlements de comptes contemporains des quartiers chauds. Dans ces rixes épiques et souvent inégales, en bande ou en (coup de) tête-à-tête, l'éclairage est brutal : des néons de parking et des lampadaires qui sentent la pisse. Les corps s'affrontent aux poings, à la barre de fer, au cocktail Molotov. Les drapés sont synthétiques, avec armoiries Adidas ou Nike typiques de la mode des cailleras des années 1990. Il s'agissait pour Bresson de rendre hommage à certaines cultures périphériques proches de lui, de dépeindre les clichés, la tension et la chorégraphie des violences urbaines. Une peinture de l'affrontement où la gestuelle est rythmée comme du breakdance. Il expliquait ainsi son travail en 2010, dans un entretien pour Mediapart :



Guillaume Bresson: chorégraphe des violences... par Mediapart

Bresson concède qu'il avait effectivement « une volonté de peindre une autre vision de celle qu'on voyait sur TF1 » à l'époque des émeutes de 2005 qui secouaient la France. Avec ses peintures toujours sans titre (une manière « d'échapper à la narration »), il met en porte-à-faux les discours médiatique et politique, et provoque des « mouvements d'illusion et de désillusion ». Aujourd'hui, il ajoute : « Avec cette série de peintures, il s'agissait d'aller à fond dans le cliché, peindre quelque chose de très reconnaissable comme la banlieue et les marques, avec la volonté de défigurer les clichés, de prendre un cliché et le travailler au corps, le composer et le décomposer jusqu'à ce qu'il devienne autre chose. »

Open source. Tout comme « dans le rap où tu as des images regroupées sans forcément de liens logiques et narratifs », Guillaume Bresson sample l'histoire de l'art comme les rappeurs et les DJ se jouaient de celle de la musique avant la surproduction des droits d'auteur.

« Les éléments que j'utilise dans mes peintures sont liés aux rencontres, il s'agit souvent d'accidents et de hasards. Les personnages sont issus de mon entourage proche, et je photographie souvent les objets que je croise. Mais lorsque j'ai une idée plus précise de ce que je recherche, il m'arrive d'utiliser Internet. » Bresson mélange alors « les sources, souvent anonymes et de basse définition, trouvées sur Google Images ». Il ajoute : « Je découpe parfois dans un tableau classique un personnage, l'image faisant dans les 400 ko, dès que tu zoomes, tu obtiens des carrés de pixels. Alors je reprends la position des personnages et les drapés, et tout ce que je perds en définition, je le réinvente en peinture. » On peut alors retrouver en Lo-fi sur la Toile (numérique) une grue, un puits d'eau, certaines de ses lunes, des personnages de Titien, Poussin et Léonard, ou un ciel d'un site répertoriant les traces des ovni sur terre. Mais Bresson s'appuie aussi sur des reproductions HD, ou sur de longs shootings où il réunit des proches que l'on retrouve constamment dans ses toiles, comme de vieux potes à qui l’on n'a, en réalité, jamais parlé.

« Les personnages circulent. Leur répétition n'est pas vraiment volontaire : c'est lié au processus de création. Faisant, depuis des années, poser mes modèles pour les photographier, j'ai une large banque d’images que je réutilise librement, en n'ayant aucun scrupule à réutiliser plusieurs fois les mêmes images, à reprendre une scène d’un tableau plus ancien et la greffer sur une autre scène. Je les utilise comme des personnages génériques plus que comme des personnes réelles. Ce sont des modèles, comme des mannequins articulés et mis dans certaines positions, avec certains habits, certaines marques, certains décors. » Dans ce paysage colonisé par une construction urbaine (un puits d'eau), l'artiste de dos parle avec deux (vrais) amis qui étaient déjà très actifs dans quelques bastons plus anciennes. Deux ans plus tard, on retrouve la bande organisée à la table d’un McDo....

McDonald. Compter cinq ans de peinture pour cette œuvre centrale dans la nouvelle exposition de Bresson, ambiance comédie musicale. La Cène remixée dans un fast-food ? « À l'évidence, on peut penser à différents sujets : la surconsommation, les milieux populaires, la domination de ces chaînes alimentaires dans le monde. Mais l'idée de départ était de mettre en relation la lumière du jour que l'on voit à droite, et la lumière électrique du restaurant. Une lumière douce contre une lumière électrique autoritaire qui provient des panneaux publicitaires et des menus. (...) Cette scène du McDo est un peu absurde, on ne sait pas vraiment ce qu'il s'y passe. » Une embrouille, un anniversaire ? « C'est important que le contexte reste indéterminé. On reconnaît les lieux grâce au logo sur le comptoir, mais finalement cette typo du M fonctionne comme le thème musical d'un morceau de jazz : les deux courbes du logo déterminent la façon dont j'ai composé le tableau. On retrouve ces dynamiques à l'endroit ou à l'envers, comme des rebonds. »

Contrastes. Si les nouvelles peintures de Bresson sont plongées dans des contrastes voilés et une lumière claire presque transparente, deux petits formats sombres nous renvoient à des séries plus anciennes. Dans ce premier face-à-face, « il y a un rapport de force et d’énergie lié à leurs différentes postures », annonce Bresson. « L’homme est avachi, plus agressif et vulgaire. La fille, elle, est en retrait, accentuant le contraste. » Suite de cet épisode sans véritable récit à quelques mètres de là : « Un troisième personnage apparaît, avec tout ce que ça peut entraîner comme signification : torse nu, il est quasi dionysiaque. Alors qu’il commence à s’adresser au premier personnage, la fille s’appuie sur la table pour se retirer. Elle est déjà presque hors-champ. »

Peinture en chantier. Lors de sa précédente exposition chez Nathalie Obadia, l’artiste présentait des peintures inachevées, des études et des dessins préparatoires à l’encre de Chine. Désormais, il fait tomber les frontières et présente études et œuvres terminées sur un même plan. Bresson explique ne plus faire de « différence entre le statut d’étude et le statut de tableau : je les peins en parallèle, et parfois je fais simplement des choix différents selon les formats. Sur ce petit format par exemple, je voulais faire ressortir la scène du premier plan dans un contre-jour, plonger dans l’ombre le premier plan, le cacher. J’ai changé de direction sur le grand format qui est beaucoup plus clair, avec ce fond qui paraît plus narratif. »

Bresson démarre ses récentes peintures sur bois par un fond orange quasi fluo pour les grands formats, et vert pour les petits. Rien de révolutionnaire : « On le faisait tous en cours de peinture aux Beaux-Arts », mais c'est une manière de réintroduire la couleur en transparence dans les grisailles, dit-il, ou d'aveugler parfois les tableaux dans des contre-jours lumineux. Puis il trace des lignes en perspective centrées ou décentrées au premier plan ou en transparence, l'artiste en ayant terminé avec cette idée de recouvrir entièrement ses scènes de peinture opaque et ultra-léchée. Il provoque alors un clash en souillant l’illusion de l’hyperréalisme par des traits de construction très apparents. « Je ne démarre pas mes peintures avec un sujet a priori déterminé, mais avec une grille de perspective. Le sujet du tableau arrive au fur à mesure de la construction en fonction de cette grille. »

Bresson épure ses compositions jusqu'à parfois ne plus mettre de personnages et basculer dans de la peinture de paysages hybrides, entre nature et urbain. Des paysages modélisés comme des no man's lands numériques en cours de modélisation. « L'architecture rappelle ici le thème de la construction, qui est finalement le principe même du tableau : le sujet est en construction. On retrouve souvent cette idée du thème de la construction dans mes peintures avec la présence de chantiers, de bennes, de gravats… » Des chantiers dans des peintures en chantier : il y a « des jeux de langage » accentués par l'artiste avec la présence de typographies (logos McDonald, logo Hitachi sur une grue, logo Kway, logo Iveco sur une benne à ordure…). Bresson fait rimer les opposés et provoque des anachronismes : « Quand je peins un casque, parfois je pense simplement au mot "casque", à sa sonorité. »

Perspectives. « Les compositions sont dictées en fonction des grilles de perspective imaginaires que je trace. Je peux alors jouer avec la profondeur, enfermer mes personnages, ou boucher la ligne d’horizon. Les lignes de perspective sont comme une règle, une hypothèse de départ qui me permet d’articuler des mouvements entre des plans qui sont proches et des plans plus éloignés. J’essaie de les faire concorder ou de provoquer des aberrations : que l’arrière-plan passe au premier plan, comme dans La Vague, tableau historique de Courbet qui ramène l’horizon à la surface du tableau. »

Portrait. Cinématographiques, certaines scènes défilent comme des fondus enchaînés ou saccadés qui se répondent sans logique... et parfois au sein d’une même peinture. Ici, le sujet est plongé dans un travelling spatial et temporel : « C'est un portait scénarisé d'une femme que je connais, en trois épisodes. » Acte 1 : « Une scène statique et énigmatique, une discussion entre amies, dont une qui a un enfant et qui est habillée différemment du personnage principal qui a une tension dans sa stature et une manière de s'habiller moins conforme. Le regard se tourne ensuite vers une scène plus violente, hystérique, on ne sait pas si c'est un dancefloor ou une scène de bagarre. C’était important de couper le regard avec ce mur en premier plan qui bouche toute perspective. Il y a cette idée de montrer des choses et d’en cacher d’autres. »

Populaire. Scènes de quartier teintées hip-hop, habits du quotidien, Bresson peint le prestige du populaire. Il déteste les labels, donc il nuance : « Ce sont des objets ou des marques qui m'entourent. Si ce scooter est là, c'est que je l'ai croisé à un moment ou un autre et que je l'ai pris en photo, ça aurait pu être un scooter de hipster : je ne m'enferme pas dans des catégories particulières, j'essaie justement de faire rentrer dans mon travail le plus de différences possibles et de les faire coexister. »

Pop up. Bresson démultiplie plusieurs scènes dans un même décor : il élargit, recadre ou change les points de vue. « Je compose chaque scène des tableaux, mais j’envisage aussi les tableaux dans leurs rapports entre eux. On peut alors penser au cinéma avec les techniques du travelling et du montage. Je répète certaines scènes, j’allonge certains cadres pour faire surgir des fragments d’autres actions que l’on ne voit pas en entier. »

Dans cette version panoramique apparaît une action aérienne de football. « Il y a comme un rapport d'échelle qui est accéléré entre des personnages plus petits et ceux plus gros. Un instant de match de foot et un fragment de vie quotidienne : ces deux scènes n'ont a priori rien à faire ensemble. Multiplier les points de vue permet d'articuler différents groupes et différentes scènes par rapport à des architectures. D'une certaine façon, c'est de l'ordre du politique : ça renvoie à comment la vie s'organise dans la ville. »

Le terrain vague des galeries. La légende dit que lors de ses premières expositions en galerie, certaines peintures n’étaient pas sèches, tandis que Bresson était lui aussi devenu une grisaille, épuisé par plusieurs mois enfermé dans un atelier dans les odeurs d'essence. Depuis sa première expo à la galerie Lacen (Paris, 2007), un séjour à Berlin et une exposition à Bruxelles, Bresson a intégré en 2010 la galerie Nathalie Obadia. La même année, son travail a été révélé au grand public avec Dynasty, exposition organisée conjointement par le Palais de Tokyo et le Musée d’art moderne de la ville de Paris, qui présentait une nouvelle génération d’artistes comme Vincent Mauger (lire ici dans Mediapart) ou Mohamed Bourouissa (lire ici dans Mediapart). L’année suivante, Bresson a irradié l’exposition Lumière noire à l’Orangerie de la Staatlitch Kunsthalle Karlsruhe (Allemagne).

Bresson impose son rythme : il peint dans un atelier familial à Toulouse, sans armée d'assistants. Fuyant la pression des galeristes et des collectionneurs, il expliquait à Mediapart en 2010 : « Je ne veux pas fonctionner en séries thématiques, ni céder à la pression. Après les Beaux-Arts, j'ai dû apprendre à me plier à une date butoir pour exposer en galerie, ça a changé mon rapport au temps dans mon travail (…), ce qui m'a mis beaucoup de pression et n'a pas forcément fait du bien à ma peinture. (…) Maintenant, je travaille sans me fixer de limite pour me remettre dans des conditions de liberté. »

Cinq ans après, Bresson peint toujours à Toulouse ses grands formats, et les petits à Paris. Il travaille actuellement sur une série de peintures plus abstraites. L'été prochain, il sera en résidence à Brooklyn (États-Unis) et n’exclut pas de s’essayer à la vidéo, quitte à surprendre ceux qui aiment enfermer les peintres dans leurs peintures. Il termine son second livre aux éditions Dilecta, composé d'images d'archives, de photographies préparatoires, d'infographies, d'esquisses, de détails et de gros plans sur sa peinture. Entre-temps, il prépare une œuvre pour le club de foot Red Star de Saint-Ouen, loin du sport et du marché version fric.

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