L'art dans la peau

7 JUIN 2014 | MEDIAPART | PAR HUGO VITRANI

On le dépeint ombrageux, rentre-dedans et pas toujours coopératif. Le jour de l'ouverture de l'exposition "Tatoueurs, tatoués" au Quai Branly, Tin-tin – figure incontournable du tatouage français et fondateur du SNAT (Syndicat national des artistes tatoueurs) – était pourtant rayonnant dans ses pompes cirées à bout pointu, chantant haut et faux un refrain de Tom Jones, rires et bruits de trompette à l'appui. Un parfum de victoire flottait dans l'air : quelques jours avant d'être endeuillé par la mort de HR Giger – maître du style biomécanique –, le milieu du tatouage sortait de l'ombre de ses mauvaises réputations.

À l'ère de la démocratisation de cette culture née dans les marges, l'exposition entend être un manifeste engagé contre la marchandisation et les récupérations, prolongement muséal des idéaux de Anne & Julien, commissaires tatoués de l'exposition et fondateurs de la revue alternative Hey !. Mediapart est allé à leur rencontre, en passant par les Maoris et le parcours historique de Filip Leu. Entretiens vidéo et visite guidée.


Tatoueurs, Tatoués : le tatouage s'encre au musée par Mediapart

En demi-teinte. Si l'exposition est une réussite qui mixe dessins préparatoires, archives, objets historiques et analyses, elle peine dans sa partie la plus contemporaine malgré la puissance des personnalités réunies, et refuse de présenter les travaux d'artistes qui utilisent le tatouage sans faire partie du milieu : exit donc les cochons tatoués et le corps vivant de Tim, concepts de Wim Delvoye taxés d'imposture et d'escroquerie.

Soucieuse d'exposer l'histoire vivante du tatouage dans une institution, le passage se fait malheureusement sur toile et sur des moulages de corps synthétiques qui manquent de nerfs, de poils, de sang. Décontextualisé, le tatouage perd ici de sa force, tout comme un graffiti devient décoratif lorsqu'on le transpose sur une toile pour l'encadrer. On se souvient alors de l'installation de Cokney à la galerie Welcome en 2012 : peinture murale, flashs, encre sur feuille reliés par des fils tendus, autant d'éléments qui une fois associés convoquaient les nombreuses facettes du tatouage (le volume, le dessin, le travail préparatoire, les couches de la peau, la peau tannée) sans jamais le figer.

Tatouages ancestraux, thérapeutiques, rituels, imposés (esclaves, déserteurs, prostituées, juifs lors de la Seconde Guerre mondiale), d'identification (animaux) : l'histoire du tatouage se dessine depuis (au moins) 3 300 avant J.-C., des tribus ancestrales aux slideshows, en passant par les prisons, l'armée, les bikers, les podiums de la mode et l'industrie du rap. À chaque tatouage son rapport au monde, aux religions, aux corps, à la politique. Tantôt interdit par les religions monothéistes, le tatouage est aussi un moyen très prisé pour assumer ses engagements intellectuels et politiques, pour se protéger, raconter sa vie, ses états d'âme, exclure ou humilier son porteur.

Culture en mouvement, le tatouage – la "bousille" en argot – a connu de longues périodes d'enfermement, avec les tatouages de taulards et les militaires passés par l'enfer de Biribi. Corps enfermés et parole confisquée : les prisonniers s'en emparent alors pour exprimer leurs (dés)espoirs et leurs vécus. Le corps devient autobiographique, des « corps-carnets » qui intéresseront rapidement médecins, criminologues et policiers, de la France aux goulags russes. « Ces enquêtes firent de l'homme sans papiers un signe d'identification des individus dangereux. Peu importait que le tatouage fût pratiqué par certains aristocrates, notamment britanniques ; la preuve était faite. De pratique de soi, le tatouage devint ainsi stigmate », décrypte Philippe Artière dans son ouvrage À fleur de peau publié chez Allia.

> Voir ici notre portfolio sur les mauvais garçons tatoués.

Codifiés, les tatouages russes sont disséqués dans les ouvrages historiques Russian Criminal Tattoo de Danzig Baldaev et Sergei Vasilev, inspirent le cinéma (David Cronenberg, Les Promesses de l'ombre) et la littérature (Nicolai Lillin, Urkas). On y découvre comment les détenus étaient marqués (V pour Vor, les voleurs), comment les criminels s'opposaient au pouvoir ou tentaient de sauver leur peau. Étoiles à huit branches sur les épaules expriment le refus de porter un jour l'uniforme. Étoiles sur les genoux : refus de se prosterner devant le pouvoir. Les épaulettes marquent un niveau de hiérarchie chez les criminels.

D'autres se tatouaient le portrait de Lénine par patriotisme ou pour éviter de se faire fusiller, pensant que les policiers n'oseraient pas tirer en direction du portrait de leur chef. Une vision du tatouage proche de celle, plus actuelle, des gangs chicanos en "black and grey" et des cultures du cholo dont nous parlaient Chaz Bojorquez et Estevan Oriol lors de notre reportage à Los Angeles (lire ici dans Mediapart).

Home made. À l'heure de la démocratisation du tatouage et de ses évolutions techniques, n'importe qui peut aujourd'hui transformer son corps en peu de jours. Alors la simplicité et l'imaginaire du tatouage de prison refont surface, inspirant artistes et tatoueurs du dimanche. C'est la renaissance de l'ère du home made qui cartonne chez les hipsters, les néopunks et certains (dermo)graffeurs comme Horfé ou Fuzi.

Fuzi a bousillé des peaux après avoir flingué des trains. Il s'est fait connaître comme étant le Lucio Fontana du graffiti (il lacérait les sièges en cuir orange du RER C) et l'un des créateurs des deux groupes de graffiti les plus violents d'Europe (les UV et TPK, adeptes du vandalisme de haut vol, de la dépouille et autres agressions en bande). Pratiquant ce qu'il nomme "l'Ignorant style", Fuzi a imposé une forme d'art brut dans le graffiti et le transpose dans le tatouage, bousculant les us et coutumes du milieu, qui le lui rend bien. « Je ne me sens pas comme étant un tatoueur. Je n'aime pas l'esthétique du tatouage. Ce qui m'intéresse, c'est plus la performance que le résultat. Je m'en tape que mes lignes ne soient pas droites. »

Le simple fait de prononcer son nom suffit à braquer définitivement Anne et Tin-tin, qui protègent leur culture comme certains surfeurs leurs plages des touristes : "Locals Only". Rencontre dans une chambre d'hôtel louée et métamorphosée en studio de tatouage illégal. Bilan : dix clients en une journée, à commencer par un jeune DJ venu se faire tatouer un poignard sur l'avant-bras, tatouage offert par sa petite amie pour son anniversaire. Rencontre.


FUZI UV TPK : Dermograff par Mediapart

S'ajoute aux guerres d'égos un débat de santé publique et un combat pour la reconnaissance du statut d'artiste. Nombreux tatoueurs voudraient relever de la Maison des artistes plutôt que de l'Urssaf. TVA oblige, les tatoueurs payent plus de charges que les artistes et doivent respecter des règles d'hygiène. Réponse de Fuzi face aux inquiétudes du SNAT, syndicat qui lutte contre toute concurrence déloyale : « À moins de frotter ses aiguilles sur le sol, il n'y a pas de risque tant qu'on change les aiguilles et qu'on respecte les règles de base. »

La plupart des tatoueurs ont d'ailleurs commencé à une époque où le tatouage était illégal et se faisait dans les arrière-salles des cafés, des sex-shops, ou dans des camionnettes (comme celle de Bruno, premier tatoueur installé à Paris). Filip Leu a d'ailleurs eu son premier tatouage à 7 ans et est devenu tatoueur à 11, exerçant clandestinement dans sa chambre avec sa famille. Il confirme : « On peut avoir une très bonne hygiène chez soi, et aucune dans un tatoo shop. Ce qui est sale, c'est le sang des clients. » Force est de constater que la dernière mode des tatouages humoristiques et do-it-yourself n'est donc pas près de s'arrêter.

Entendu récemment : « J'ai une maison sur la côte », en guise d'hameçon pour appâter les filles. Il s'agissait d'un graffeur qui s'était tatoué une maison au niveau des côtes. Une manière alternative d'accéder à la propriété.