Wim Delvoye, l'art et la lutte des classes

11 JUIN 2012 | MEDIAPART | PAR HUGO VITRANI

Une fois par an depuis 2004 le Louvre confronte la création passée avec celle du présent en invitant un monstre de l'art contemporain. Après trois ans de préparation et autant de tractations, Wim Delvoye s'impose. Un choix audacieux : l'artiste est connu pour être autant sulfureux, aimé et critiqué que coté sur le marché de l'art. « C'est un peu la victoire de l'art contemporain sur le passé : toutes les grandes institutions comme le Louvre ou Versailles se sentent obligées aujourd'hui de dîner avec les grands marchands de New York », constate l'artiste néo-gothique tendance scato. Mais ni Cloaca, sa “machine à caca”, ni ses cochons tatoués n'ont été invités. Le passé se méfie toujours du présent. Alors Wim Delvoye expose habilement ses sculptures, ses cochons tapissés et plante un “Suppo” de 11 mètres de haut dans la Pyramide de Pei.

Approcher Wim Delvoye, c'est sans cesse changer d'échelle, passer du macro (son nom s'exporte dans le monde entier et son œuvre monumentale est globalisée) au micro (l'importance des origines flamandes, le culte du détail). Son œuvre érudite convoque passé et présent, contorsionne les opposés, se joue des codes de l'art et du capitalisme. Deux mois avant l'inauguration, rencontre à Gand, ville grisâtre de feu Charles Quint. Une rue qui ne paie pas de mine dissimule un imposant portail en acier sculpté de logos M. Propre détournés et de fourchettes en bras d'honneur rouillés. Au centre, une citation de Dante en V.O. : « Lasciate ogni speranza voi ch'entrate », ultime mise en garde avant de pénétrer dans les entrailles de la “Divine Comédie” de Wim Delvoye.


par Mediapart

L'artiste reçoit en blouson de cuir noir, sourire franc, pour se plier à une énième visite méticuleuse des lieux qui à tout moment peut tourner court. A l'étage, un loft où travaillent une dizaines d'assistants vissés devant leurs ordinateurs, hypnotisés par des millions de pixels à retoucher et des centaines de lignes vectorisées, maquettes numériques ultra-complexes de futures sculptures. Monumentales dentelles en acier découpé au laser, assemblé et soudé à la main. « Si j'avais un système de production à la Vermeer et que je réalisais vingt tableaux dans ma vie, il me serait impossible d'être connu. Le système est tel qu'il faut toujours avoir de la liquidité, de la quantité. »

Véritable usine internationale qui ne connaît pas la crise, l'atelier “WD” déborde de créations protégées par des portes blindées et armées de digicodes. On traverse alors des immenses salles de stockage où l'on retrouve de vieilles connaissances, de nouvelles créations et des collections de livres anciens. Quelques œuvres en transit sont encore dans des caisses en bois : « Après la grandeur, tôt ou tard l'emballage », écrivait Henri Michaux dans son recueil Passages. Alors les lieux ont parfois l'air de cimetière d'art, comme devant cette tour gothique difficile à approcher. Commentaire mi-amusé mi-dépité de l'artiste : « Cette œuvre est vendue, mais le type n'ose pas le dire à sa femme car elle est contre l'art contemporain. Il me demande de la lui garder encore un an ou deux, en attendant qu'il ait une nouvelle femme. »

Delvoye enchaîne sur les nombreuses tractations par lesquelles il a dû passer pour la sélection des œuvres présentées au Louvre. On n'y verra que ses pneus sculptés, ses récentes sculptures en anamorphose à l'esthétique digitale (hommage aux sculpteurs oubliés du XIXe siècle, Mathurin Moreau ou Emile Picault, « les Murakami d'hier »), ses crucifix désacralisés qui tournent en rond, son “Nautilus” cathédrale-coquillage, un camion qui danse le twist – sans doute à cause d'un lapin qui passe sur la route, précise l'artiste – (photo ci-dessus), une cathédrale gothique taille maquette, deux cerfs en missionnaire coulés dans le bronze, dans les appartements kitsch de Napoléon III et dans les salles gothiques du département des Objets d'art. Le tout dans un subtil jeu de cache-cache, certaines œuvres se perdant dans les décors surchargés, le contemporain devenant parfois plus discret que le kitsch passé. Comme si l'artiste voulait se dissimuler dans le passé toujours présent, pour ne pas disparaître dans le présent dont on ne sait pas encore s'il restera dans le passé à venir.

Les cochonneries de Wim Delvoye

Le végétarien Wim Delvoye a l'appétit féroce d'un Léviathan. Son œuvre complexe et insolente digère des siècles d'histoire de l'art et de civilisations, sécrète des polémiques tenaces et des œuvres parfois puantes. En témoignent ses huit déclinaisons de Cloaca, prouesse scientifique qui reproduit de façon clinique, mécanique et continue, la digestion humaine. « La merde, c'est montrer l'être humain sans race, sans classe, sans sexe. » On retrouve dans la “machine à caca” les lignes de force du travail de Wim Delvoye : l'égalité, le gaspillage, la démesure, la confrontation entre la technologie et la nature, un regard scato-cynique sur l'homme qui ne serait qu'un tube avec deux orifices (la bouche, l'anus). L'œuvre de Delvoye, c'est aussi un lien entre l'art et la communication (création d'une image de marque avec des logos comme le Cloaca n°5, vente de produits dérivés comme du papier toilettes, des t-shirts…), et une critique de l'art et son marché. Si l'artiste n'est pas le premier à manipuler la merde et à la faire avaler par les musées (cf. Piero Manzoni), il est le seul à l'avoir introduite physiquement en Bourse. Cloaca cotée révèle alors ironiquement la spéculation du capitalisme, du marché de l'art, en y participant activement. « Wim Delvoye dépeint ce monde, celui de la compétition, de la démesure du pouvoir et du vide. L'intelligence de son travail consiste à exhiber consciencieusement les pulsions agressives et régressives qui le sous-tendent », analyse Nicolas Bourriaud.

Dans son ex-ferme en Chine (Art Farm), Wim Delvoye a élevé une vingtaine de cochons pour les tatouer de leur vivant (mais assommés par de puissants sédatifs), les empailler ou vendre leur peau une fois morts. Pourquoi la Chine ? Un acte de délocalisation dans l'air du temps, mais aussi pour contourner les contraintes économiques et sanitaires européennes. Si dans nos sociétés, le cochon ne sert qu'à enrichir ses éleveurs, les cochons delvoyens tatoués tout au long de leur vie deviennent eux marchandise artistique. Tout comme le corps de l'humain Tim, dos tatoué, qui subira le même sort à sa mort. Wim Delvoye reprend les codes bien connus du tatouage : ceux des prisonniers russes et des gangs chicanos de L.A, qu'il mêle avec des logos de l'industrie du luxe ou des dessins Walt Disney revisités à la Marc Dorcel, le roi du porno.

Wim Delvoye associe les opposés, hack les codes du capitalisme, fait entrer les cultures qui ont mauvaise réputation dans les sphères cloisonnées des élites. « L'histoire de l'art, c'est l'histoire de ce que les riches aiment acheter pour se distinguer des autres classes. » Alors Wim Delvoye fait entrer, très sérieusement, ces cultures périphériques méprisées : le tatouage, la publicité, le graffiti, les dessins animés, les bandes dessinées, qui n'ont toujours pas les majuscules honorifiques qu'elles méritent.

« L'art, c'est du gaspillage »

Wim Delvoye embourgeoise les objets issus des cultures populaires, il confronte les cultures locales et la globalisation, revendique un art purement masculin, un art précieux où l'artisanal et l'innovation technologique priment (« grâce à l'ordinateur, je sais rêver plus »). Un art colonisé et colonisateur, comme les civilisations.

Trop radicales dans leur propos et leur esthétique, les cochonneries de WD ont été blacklistées de son exposition au Louvre qui paraît alors très sage. Exit Cloaca, les cochons tatoués, les vitraux classés X (des danses macabres sexuelles en négatif), les bonbonnes de gaz façon faïences de Delft, les pelles customisées d'héraldiques, ou l'attirail du travail ouvrier (pelleteuses, camions-ciment en sculptures gothiques) qui ont fait le succès de Delvoye.

Bien coté dans le marché de l'art et exposé au Louvre, Delvoye est-il toujours rebelle et polémique ? Il reconnaît lui-même qu'il est le premier à cracher dans la soupe qu'il boit ensuite cul sec. Le réalisme de Wim Delvoye sur le cynisme de l'art et son marché ne l'a pas quitté. Il n'hésite pas à raconter en soupirant, agacé, les trois années de combat qu'il a dû mener pour son exposition au Louvre. Frilosité des institutions, extrême bureaucratie… WD n'a pas toujours apprécié les contraintes qui lui étaient imposées, ni les multiples réunions au sommet. Delvoye n'est pas près de se laisser castrer sans broncher : le Louvre n'a voulu de ses œuvres en néo-gothique, haute définition ? Alors Delvoye a planté son monumental “Suppo” phallique gothique de onze mètres dans la pyramide de Pei devenue cul. Une œuvre dedans dehors, que l'on peut voir de jour ou de nuit de l'extérieur.

Lorsqu'on lui demande si c'est pour plaire aux nouveaux rois (du pétrole et de l'art) issus du Qatar – où le Louvre a aussi sa succursale – que ses nouveaux cochons sont tapissés orientaux, et que ses maquettes de cathédrales ont arabesques et minarets, Delvoye dégaine son CV. « Ce n'est pas parce que demain (et c'est vrai - ndlr) une princesse saoudienne vient dans mon atelier que mon œuvre évolue dans ce sens. » Delvoye s'est très tôt intéressé à l'esthétique orientale. « Pour les collectionneurs du Qatar, je resterai toujours celui qui a tatoué des cochons, ou fait des arabesques avec du caca. » C'est cette sulfureuse odeur de l'Enfer de Delvoye qui manque au Louvre.

Full article : Mediapart (VF / VO)

________

Version Anglaise :

Poo! The Louvre hosts Belgian enfant terrible Wim Delvoye

Once a year, since 2004, the Louvre invites a star of the contemporary art scene to set their works against the art of the past.

After three years of preparations and tough negotiations, enfant terrible Wim Delvoye is this year’s featured contemporary. Delvoye is a bold choice to say the least: the Belgian artist is as widely decried and demonised as he is highly rated and revered in the art market. “It’s sort of the victory of contemporary art over the past,” observes this neo-Gothic artist with a scatological bent. “All the big institutions like the Louvre or Versailles feel obliged nowadays to dine with the big New York dealers.”

But neither Cloaca, his infamous ‘poo machine’, nor his live tattooed pigs are included in the invitation. The past is always leery of the present. So Wim is deftly displaying his stuffed carpeted piglets instead, along with various sculptures and, more conspicuously, a 36-foot-high ‘Suppository’ smack in the middle of I.M. Pei’s Pyramid entrance to the museum.

Wim Delvoye is continually changing scale, from macro-global (his name and monumental works are worldwide exports) to micro-local (the insistence on his Flemish origins, his cult of detail). The upshot is an erudite ‘glocal’ oeuvre, as he ironically terms it, that calls up past, present and future twists opposites into inextricable knots and subverts the prevailing codes of art and capitalism.

Two months before the opening, I hunted down the artist in his lair in Ghent, the slate-grey native town of Holy Roman Emperor Charles V. In a nondescript street stands an imposing steel gate sporting sculpted Mr Clean logos and rusty V-sign-shaped forks. In the middle is a quote from Dante’s Inferno: ‘Lasciate ogni speranza voi ch'entrate’, one last warning before plunging into the bowels of Delvoye’s private Divine Comedy.

Wearing a black leather jacket and a candid smile, the artist receives me for an umpteenth meticulous inspection of the premises that could be cut short at any moment. Upstairs is a loft where a dozen assistants are glued to computer screens, hypnotised by the millions of pixels to be touched up and hundreds of vectorised lines, ultra-complex digital models of future sculptures: monumental wrought steelwork to be laser-cut, assembled and welded by hand. “If I had a production system like Vermeer’s and executed twenty paintings in my lifetime, there’s no way I’d be well known,” he says. “The system is such that you’ve always got to have some liquidity, some quantity.”

A veritable international factory untouched by the economic crisis, the ‘WD’ atelier is bursting with artworks that are protected by reinforced doors with digital access locks. We walk through huge storage rooms full of old familiars, new creations and collections of old books. A few works in transit are still packed in wooden crates: “After the grandeur, sooner or later comes the packing-up,” as Belgian poet Henri Michaux once aphorised. Which sometimes makes the studio look like an art cemetery. “This piece is sold,”says Delvoye, half amused, half annoyed about the story of the Gothic tower in front of us. “But the guy doesn’t dare tell his wife because she’s against contemporary art. He’s asking me to hold on to it for another year or two, until he’s got a new wife.”

The artist goes on to recount the long-drawn-out selection process for the works to be shown at the Louvre. The only ones to make it past the arbiters in Paris are his carved tyres; his recent digital-style anamorphic sculptures (tributes to forgotten 19th-century sculptors like Mathurin Moreau and Emile Picault, the ‘Murakamis of yore’); his secularised crucifixes that go round in circles; his Nautilus-shell cathedral; a lorry dancing the twist (photo above) – probably on account of a rabbit crossing the road, he explains –; a scale model Gothic cathedral; and a bronze of two deer mating in the missionary position. They’re on display at the Louvre in Napoleon III’s “kitsch” apartments, as he calls them, and in the Gothic galleries of the Department of Decorative Arts.

And they’re all shown, or rather concealed, in a subtle game of hide-and-seek, in which some of the works are obscured by the overladen décor and actually prove more discreet than the kitsch of ages past. It’s as though the artist wanted to conceal himself in the ever-present past, so as not to disappear in the present, since there’s no telling whether he’ll abide in the past that is yet to come.

Of culture, pigs and excrement

Wim Delvoye, a vegetarian, has a whale of an appetite. His complex and insolent oeuvre digests whole centuries of the history of art and civilisations, and out the other end come some crotchety controversies and malodorous artworks. Take his eight different incarnations of Cloaca, for example, which are quite a feat of engineering, producing a clinical, mechanical and continuous reproduction of human digestion. “Shit,” he explains, “amounts to showing human beings without race, class or gender.”

This ‘poo machine’ sums up the lines of force running through Wim Delvoye’s art: equality, waste, excessiveness, the confrontation between nature and technology, and a cynical, scatological view of man, who is reduced to a tube with two orifices – a mouth and an anus.

Delvoye’s work also forges a link between art and communication (creating brand images with logos like Cloaca No 5, then merchandising derivatives like toilet paper and T-shirts etc.), and it expresses a critique of art and the art market. While this artist may not be the first to deal in excrement and to actually get museums to swallow it (cf. Piero Manzoni), no-one else has ever sold public shares in shit on the stock exchange. The Cloaca stock listing ironically reveals – by actively taking part in it – the unsavoury side of capitalist speculation and the art market.

“Wim Delvoye depicts that world,” comments French curator and critic Nicolas Bourriaud, “the world of competition, of the excessiveness of power, and of emptiness. The intelligence in his work consists in conscientiously exhibiting the aggressive and regressive impulses underlying that world.”

On his ex-Art Farm in China, Wim Delvoye raised a score of pigs for the purpose of tattooing them (after they’d been knocked out with powerful sedatives) and, after they died, stuffing the pigs or skinning them and selling their hides. Why China? An exercise in outsourcing in this age of globalisation, but also to circumvent European economic and sanitary restrictions. While your garden-variety swine only serve to enrich hog farmers, Delvoye’s tattooed pigs become artistic merchandise for the rest of their lives – and even thereafter. Just like Tim Steiner, the man who ‘sold’ his back to a German collector: under the terms of the deal, Tim has to exhibit the Delvoye tattoos on his back three times a year, and when he dies his ornate back will revert to the new owner. Taking up the well-known codes of tattooing – those of convicts in Russia and Chicano gangs in LA –, Delvoye injects logos from the luxury goods industry or Walt Disney cartoon characters revisited à la Marc Dorcel, the king of French porn.

Wim Delvoye connects up opposites, hacks the codes of capitalism, and infiltrates the sealed-off demesnes of the art world with pop culture. “The history of art,” he observes, “is the history of what the rich like to buy to set themselves apart from the other classes.” So Delvoye rams opens the ivory tower of elitism to admit the disdained mainstream and fringe phenomena of modern mass culture: tattooing, advertising, graffiti, cartoons, comic books and the like, which are still denied the kudos they deserve.

‘Art is waste’

Delvoye proceeds to gentrify these objects and icons of low-brow culture. He takes on local cultures and globalisation, and embraces a purely masculine art, taking a precious approach in which craftsmanship and technological innovation reign supreme (“thanks to the computer, I know how to dream more”). An art that is at once colonised and colonising, like civilisations themselves.

Delvoye’s live pigs, faeces and suchlike barbarisms, deemed too radical in their subject-matter and aesthetic, were blacklisted from the Louvre exhibition, which as a result seems quite tame. Out go Cloaca, the tattooed pigs and X-rated X-ray images of sex acts that evoke danses macabres. Out go the delft gas canisters and shovels, the shovels bearing painted coats of arms and assorted worker’s tools (mechanical diggers and cement mixers as Gothic sculptures) – in short, all the stuff that made Delvoye a success.

But now that Delvoye has garnered kudos in the art market and a show at the Louvre, is he still a controversial rebel? As he himself admits, he’s the first to bite the hand that feeds him. Wim Delvoye’s realism about the cynicism of art and the art market has not left him. With a sigh of exasperation, he talks about the three years spent fighting over his show at the Louvre: the institutional cautiousness, the endless red tape and so on. Delvoye does not appreciate all the constraints imposed on him, all the top-level meetings he had to sit through. He is not about to let himself be castrated without kicking back. The Louvre didn’t want his high-definition neo-Gothic works? So Delvoye stuck his monumental 36-foot Gothic ‘Suppository’ inside Pei’s pyramid, which became by visual implication a see-through butt.

When asked whether it is to please the new kings (of oil and art) from Qatar – where the Louvre also has a branch – that his new pigs are decked out in oriental carpeting and his model cathedrals have arabesques and minarets, Delvoye replies: “It isn’t because a Saudi princess is coming to my studio tomorrow” - and he’s not making this up – “that my work has developed in this direction.” The Belgian artist took an interest in the oriental aesthetic very early on in his career. “For the collectors from Qatar, I’ll always remain the one who tattooed pigs or makes arabesques with poo.” And it is precisely this diabolical stench of Delvoye’s Inferno that is missing at the Louvre.