Ryan McGinness : L'empire des signes

3 SEPTEMBRE 2013 | MEDIAPART | PAR HUGO VITRANI

NYC, Chinatown. Sur le toit d’un immeuble, un graffiti rose et noir « KR » de Craig Costello (Krink) et une affiche de Shepard Fairey (Obey) faits illégalement dans le vide, premiers indices qui confirment que nous sommes arrivés et que d’autres sont passés par là avant nous. Une porte et des murs bombés chrome illuminent le dernier étage d’un escalier en bois déglingué qui mène à la Factory ultra organisée de Ryan McGinness.

Sur le paillasson, les initiales de l’artiste, façon blason bourgeois, sans la bourgeoisie. Aux murs de l’atelier, des centaines de toiles accrochées ou emballées, des sculptures peintes, des produits dérivés, des esquisses, des écrans de sérigraphie et tout le matériel qui va avec. Au milieu des tréteaux jaunes, des étagères blindées d’encre et de peinture, des ordinateurs et d’un stock de livres, Ryan McGinness nous parle de son apprentissage de l’art à travers les cultures underground du surf et du skate, de sa recherche de la pureté des formes simplifiées et de sa vision de l’art à l’ère de la reproduction technologique, du graphisme, de la révolution numérique et des réseaux sociaux.


par Mediapart

Saturation d'arabesques enlacées, trombones liés, crânes et masques coupés-décalés, bougies en feu, visages pluvieux, arbres sans racines, héraldiques détournées, fleur de lys et couronnes désacralisées, menottes et clefs de mains, labyrinthes de serpents, sexe, coulures stylisées, usines, chasseurs, grenades, requins, papillons et hommes-cerfs volant… Ryan McGinness compose ses trous noirs et ses paysages surréalistes et nocturnes en multipliant des associations complexes de formes vectorielles sérigraphiées sur toile grand format.

Le manuel rencontre le mécanique, le virtuel se confronte à la matière et aux pigments, sous contrôle aléatoire de l'intuition de l'artiste. «RMcG» sample l'histoire de l'art et du graphisme comme un DJ se joue des droits d'auteurs. Il n'hésite pas à citer les Elvis de Warhol, les masques africains, les travaux graphiques d'extrême gauche de Gerd Arntz, les recherches de Otto Neurah, et autres influences qui viennent mettre à jour ses racines des cultures skate et surf ancrées dans le DIY (Do It Yourself). Il s'empare des logos, des pictogrammes et autres signes qui ordonnent notre environnement et dont il pollue le sens, tout en guillotinant celui des armoiries de l'Ancien Régime.
Le rituel est bien rôdé : croquis à la main retravaillé à l'ordinateur en vectoriel sur Ilustrator pour purifier les lignes, “flashage” sur écran sérigraphique et transposition sur la toile en travaillant les couches, les transparences, les erreurs et les décalages. « Le processus fait partie de la peinture finale. Il y a des décisions que je prends en réaction à la peinture que j'ai face à moi, j'ai besoin d'être engagé dans l'œuvre, d'être dans un vrai environnement, dans un vrai temps, devant une vraie forme. Je ne peux pas planifier une intuition que je vais avoir en réaction à un premier mouvement. »

Si « RMcG » convoque des processus de reproduction de masse, c'est au service d'œuvres uniques qu'il souhaite impossible à reproduire. « Esthétiquement, j'essaye d'utiliser la beauté comme un moyen pour engager l'œil. Mon travail doit être vu en vrai. J'utilise des peintures métalliques, fluorescentes, je recherche des interférences de couleurs, des pigments qui ne peuvent pas être reproduits en photographie. Il s'agit d'une vraie expérience, c'est la raison pour laquelle dernièrement j'utilise la lumière noire pour éclairer mes peintures. »

« RMcG » fait tomber les frontières entre la peinture et le graphisme, plongeant ses œuvres – sur toile, en sculpture ou dans l'espace public – dans la métaphysique et la sémiologie. S'il n'a jamais fait de différence entre les deux disciplines, c'est en 2000 qu'il a décidé d'incorporer dans ses tableaux son langage iconique aux sens parfois absurdes.
« Mon père travaillait à la Navy. J'ai longtemps vécu à Virginia Beach où il y a plusieurs bases militaires. Quand mon père a quitté la Navy on y est resté car mes parents appréciaient le système scolaire. Quand j'ai eu l'âge d'avoir un job je suis devenu artiste illustrateur pour l'une des bases. Je créais leurs posters, des flyers ou la signalétique. Il n'y avait pas encore d'ordinateur, je travaillais en manipulant une imprimante. Ça m'intéressait de travailler avec des mécanismes, de combiner différents types d'images, ce que je faisais déjà pour moi ou pour des petits groupes de musique. Quand j'étais au lycée je n'avais pas de terme pour définir ce que je faisais. On ne savait même pas qu'on pouvait avoir un métier en faisant ça.

« J'ai ensuite découvert l'existence de cette industrie du “design graphique”, mais moi je ne faisais pas de différence entre l'art et le graphisme. J'ai alors étudié le design, puis l'art, et j'ai combiné les deux. Ce qui me plaisait dans le design, c'était d'en briser les règles pour faire des expérimentations. Quand je suis arrivé à NYC avec mon diplôme, je suis devenu graphiste pour pouvoir vivre. J'étais stimulé par la création d'objets, de formes, mais l'industrie qu'il y avait derrière ne m'intéressait pas. Alors j'ai décidé de me consacrer uniquement à mon travail d'artiste et de mettre de coté l'aspect commercial de mes productions. Je pense que c'est une des définitions de l'art : il n'y a pas d'utilité attachée au travail, on l'apprécie pour ce qu'il est. »

Alors l'univers de McGinness se déploie dans l'environnement comme des puzzles aux sens étirés sans dessus ni dessous, provoquant des anachronismes, des jeux de miroir et de dissymétrie, d'équilibre et de flottement sur des fonds cosmiques ultra plats. Là où le graphisme, les icônes et les pictogrammes créent du sens évident, univoque et universel, les icônes de « RMcG » ainsi répétées, assemblées et superposées s'affrontent ou se complètent et rendent leur interprétation opaque.

"Le Pop Art est mort"

Graphisme, sérigraphie, produits dérivés, présence millimétrée sur internet… Ryan McGinness dirige son atelier en toute indépendance, répliquant à grande échelle ce qu'il faisait, avec d'autres, sans moyen dans sa jeunesse. L'art, c'est dans les skate shops qu'il en a fait l'expérience, regardant avec précision les différences de graphismes imprimés sur les planches et les sapes. N'ayant pas les moyens et ne trouvant pas de T-shirts à son goût, il crée les siens. Idem pour les planches.

C'est le début de la construction de son univers inédit, qu'il prolonge aujourd'hui, envisageant ses produits dérivés avec le même sérieux que son travail sur toile, tout en refusant de collaborer avec des grandes marques (il poursuivra même Urban Outfitters pour avoir vendu ses t-shirts). Pour McGinness, l'art doit être populaire. Son travail est une réponse aux arts élitistes, y compris le Pop Art, qui conforte l'idée qu'il existe un haut et un bas. « Le Pop Art est mort. Le pop est une stratégie pour prendre ce qui est populaire (le bas) et l'amener vers le haut (l'élitiste). C'est une stratégie d'appropriation. Mes dessins originaux n'ont rien à voir avec l'appropriation. » En matière de haut et de bas, RMcG préfère les soutifs et les porte-jarretelles. Il n'a ainsi pas hésité à exposer sa série de peintures de corps féminins dans des strips clubs avec lap dance sulfureux.

« Les objets que je produis sont une extension de ce que je suis. En ayant grandi dans la culture du skate, c'est important de continuer d'en faire. Alors, comme j'ai beaucoup joué au foot, ça faisait du sens pour moi de créer mon propre ballon. Je faisais mes t-shirts ? Alors je continue d'en faire. Je bois mon café dans un mug, donc je préfère le boire dans le mien plutôt que celui d'un autre. Dans l'atelier, on boit beaucoup d'eau, donc j'ai fait mes propres bouteilles. Ces projets sont une extension de mon identité, de comment je vis, de ce que je veux utiliser pour moi ou offrir à mes amis. » Des objets qu'il offre parfois à des inconnus, comme en 1999 lorsqu'il avait dissimulé dans la librairie du MoMa une série de cartes postales ensuite vendues par le musée qui n'a rien vu passer.

Le DIY avec beaucoup de moyens… Une façon de rester indépendant et critiquer le marché de l'art et le business qui spéculent sur les artistes ? « Non, mon intention avec cette façon d'opérer en étant plus indépendant que beaucoup d'artistes, ce n'est pas pour être subversif ou contourner le système, c'est juste le résultat d'en être capable plus que d'autres, d'être mieux organisé, plus au courant, plus inquiet. »

Inquiet, « RMcG » l'est face à l'emprise des financements privés à chaque exposition en galerie ou institution. Il y répond avec une série d'expositions et un livre, Sponsorship, en 2003, dans lequel il interroge plusieurs artistes sur leurs rapports aux marques. « L'idée était d'exposer des logos des sponsors de mon exposition, sans autres œuvres. J'ai eu l'idée à force d'être dérangé par tous ces logos que l'on voit sur toutes les invitations et les affiches des expositions aujourd'hui et qui se cachent derrière le travail des artistes. Dans mon exposition, les logos devenaient l'œuvre. Je voulais développer cette idée et n'avoir aucune œuvre sauf les logos des sponsors, et leur taille était définie en fonction de leur participation. Ensuite, j'ai fait un travail de déconstruction des logos pour arriver à de l'abstraction. »

Méfiant, « RMcG » l'est aussi face à internet, qu'il a pourtant envahi, de son site internet aux réseaux sociaux comme Twitter et Instagram, qu'il utilise de manière artistique. Avant les révélations des affaires Snowden et PRISM, RMcG expliquait déjà sa réticence : « Quand je me plonge dans l'utilisation de nouveaux médias, je commence par les analyser, les observer pour trouver la meilleure manière de les utiliser. Instagram, j'ai voulu l'utiliser de façon négative, il ne s'agit pas d'y partager ou d'y reproduire mon monde ou ma vie. Au fil des années j'ai incorporé de la typographie dans mon travail, alors j'ai élaboré pour mon compte Instagram un travail de typographies dans des cercles noirs. C'est un format constant et c'est un projet unique qui va prendre plusieurs années avant de révéler son sens. Il a un début et une fin. J'utilise d'autres réseaux sociaux, comme Tumblr où je publie des détails de mon atelier, des esquisses ou des œuvres en construction. Je ne suis pas encore sur Pinterest, mais on verra. Aujourd'hui je repense mon site internet. « Je fais très attention à ma manière d'utiliser ces réseaux. Dans mon nouveau site, il y aura une section qui sera comme mon journal, ce sera la source de tous mes contenus. Ces entreprises vont évoluer en fonction de leur business, nous n'avons pas de visibilité sur ce qu'elles vont devenir. Je veux donc que mon site soit la première source de diffusion qui alimente les autres plateformes. Ces entreprises prennent notre contenu gratuitement en contrepartie du service qu'elles offrent, c'est le deal, mais je ne suis pas certain que les gens aient conscience des conséquences que ça implique. Je ne suis pas très rassuré par des entreprises comme Facebook, je n'ai pas envie de suivre leurs agendas.

« J'ai vu l'émergence du web et sa commercialisation. À l'époque, on voulait tous avoir le web pour nous, que chacun puisse faire son site internet, être indépendant. La vision du web a changé avec sa commercialisation. Aujourd'hui, on te propose des services gratuits très élaborés, c'est peut-être bien mais ce n'est pas ce qu'on espérait. Ces entreprises nous donnent une illusion d'autonomie dans la publication de nos contenus. Ça fait peur. C'est pourquoi c'est important pour moi que mon site reste la première source de publication de mes contenus. C'est ainsi que j'essaye de positionner mon travail dans ce paysage. » Un paysage de signes obscurs où règne Ryan McGinness, cherchant des « solutions irréfutables » aux « problèmes » artistiques qu'il se pose. Et comme il le dit lui-même, toujours à la frontière du sérieux, de la provocation et de l'ironie : « J'ai beaucoup de problèmes. »


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