Les frères lumière

21 OCTOBRE 2012 | MEDIAPART | PAR HUGO VITRANI

De Nantes au Maroc en passant par New York et les coffee shops d'Amsterdam, le travail de Florian et Michael Quistrebert fait l'effet d'un passage sous-terrain psychédélique aux échappatoires inconnues. Un surgissement de zones géométriques d'ombre et de lumière, d'apparition et de disparition, de reflet et de dissymétrie, de sacré et de disgrâce. Leur exposition Laure et Jane Dumond (qu'on peut prononcer « l'origine du monde ») est « un passage entre l'austérité et l'acidité, sans transition ». On tourne.


par Mediapart

Trois écrans superposés au sol nous plongent dans le vide par un jeu d'effet d'optique géométrique. Consigne : fixer ces écrans plusieurs secondes avant d'affronter les deux toiles monochromes argentées fixées aux murs. Soudain, les peintures très épaisses des frères Quistrebert sont alors vivantes, mouvantes, indomptables, et libèrent la lumière qui se joue des reflets et des ombres. Mediapart avait rencontré en 2012 ces deux artistes aujourd'hui nominés au prix Marcel Duchamp (voir œuvre ci-dessous), remis ce samedi 25 octobre durant la Fiac. Verdict : c'est finalement Julien Prévieux (lire ici dans Mediapart) qui a remporté le prix et une exposition au Centre Pompidou l'année prochaine, face à Théo Mercier et Evariste Richer qui étaient aussi en compétition. Mais comme l'art se passe de prix, retour sur cette rencontre décalée avec deux chamans envoûtants mais pas bavards, et qui viennent d'intégrer dans leurs médiums la pâte à modeler.

De Nantes au Maroc en passant par New York et les coffee shops d'Amsterdam, le travail de Florian et Michael Quistrebert fait l'effet d'un passage sous-terrain psychédélique aux échappatoires inconnues. Un surgissement de zones géométriques d'ombre et de lumière, d'apparition et de disparition, de reflet et de dissymétrie, de sacré et de disgrâce. Leur exposition Laure et Jane Dumond (qu'on peut prononcer « l'origine du monde ») est « un passage entre l'austérité et l'acidité, sans transition ».

Kaleïdoscopes dissymétriques aux accents occultistes, tournoiements vertigineux, rigueur mathématique et pauvreté des médiums : les « Quistrebert brothers » déploient leurs outils (la peinture, l'eau de Javel, la vidéo et la sculpture) pour dialoguer, réactualiser ou pervertir des samples de l'histoire de l'art, sur un tempo sourd de heavy metal. Une histoire qui traverse Lyonel Feininger, Nicolas de Staël, Joseph Stella, Hugh Ferriss, Hans Richter, Oskar Fischinger, le romantisme, le symbolisme, le constructivisme, l'architecture post-moderne, les films expérimentaux des années 1930, l'occultisme, l'art optique, la littérature fantastique et la visual music.

S'il a souvent été question de répondre ou convoquer certaines époques (faire du cubisme façon graffiti / travailler la luminosité des avant-gardes pour la traiter de manière déclinante, obscurantiste), le travail récent des frères se tourne vers une géométrie vibrante et absolue. Sans tourner le dos à la géométrie secrète, les frères développent leur propre vocabulaire : une géométrie minimaliste qui synthétise des formes bien connues (le triangle, le losange, le cercle, l'arabesque). Alors les œuvres omniscientes des Quistrebert ne se contentent pas de frapper l'œil, mais fascinent, aspirent, illuminent ou absorbent le spectateur.

On retrouve ce double mouvement d'absorption (l'ombre) et de radiation (la lumière) avec les deux premiers diptyques qui ouvrent l'exposition. Réponse négative aux photogrammes des années 20, il s'agit d'aller chercher la lumière dans le noir en diluant la peinture par des couches successives d'eau de Javel vaporisée (on retrouve encore l'esthétique précaire des graffeurs et l'effet vaporeux de la bombe de peinture). Tout comme lorsque les Quistrebert travaillaient à la bombe de peinture noire sur toile blanche, la gestuelle radicale et le processus chimique ne permettent ni la retouche ni l'hésitation.

Cette obscurité illuminée, on la retrouve avec Dots, vidéo N&B projetée sur grand écran (à voir en intégralité dans l'entretien vidéo, à partir de 4 min 40). L'occultisme refait surface (triangles, losanges, derviche tourneur et soufisme) dans un feu d'artifice cosmique qui amène à la transe. Huit minutes cinquante-six secondes après et les sens dessus-dessous, un duel inattendu : deux toiles de format et motifs identiques se font face, seules les couleurs phosphorescentes diffèrent. Ellipses de losanges, tournoiement, aspiration vers l'au-delà (le ciel, le savoir) : les Quistrebert poursuivent leur travail sur la fascination de la forme, la vibration de la lumière irradiante.

L'œil écoute. Nous voici happé par un duel pictural captivant : un lumineux shoot visuel et sensoriel, sans risque de bad trip.

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