Michael DeLucia, sculpteur virtuel

10 AOÛT 2013 | MEDIAPART | PAR HUGO VITRANI

S'engouffrer dans l'atelier de Michael DeLucia et dans ses expositions, c'est retrouver la violence des usines désaffectées. Ordre et ruine de la matière, dynamique du chaos et faillite contemporaine : à l'ère du numérique, Michael DeLucia questionne l'avenir de la sculpture, la virtualité du réel et la réalité du virtuel, et recrache dans ses compositions radicales – en bois scarifié et peint – le grondement du monde. Entretien vidéo à Brooklyn.


par Mediapart

Si la révolution numérique a bouleversé le vocabulaire et les outils des artistes, questionné les manières d'exposer et de voir des œuvres, l'art n'est pourtant pas devenu un territoire ultra digitalisé, saturé d'écrans, de claviers, de pixels, de virus et de fils électriques. Le virtuel est devenu réel et la Toile a démultiplié les sources d'inspiration, un simple mot-clé renvoyant sur des milliers d'informations (dont des images et des vidéos). « Chaque artiste est devenu un moteur de recherches – c'est pour qualifier cette nouvelle formule de l'artiste que j'ai inventé le terme de "sémionaute" : le navigateur dans un océan de signaux », analyse l'historien de l'art Nicolas Bourriaud, ancien directeur du Palais de Tokyo à Paris.

Michael DeLucia sculpte le virtuel. « Je suis arrivé à un stade où je ne distingue plus les processus manuel et mécanique. (…) Je m'intéresse à l'influence qu'a le numérique sur notre perception des objets, aux nouvelles capacités qu'il offre, mais aussi aux limites de ce processus et tout ce qu'on peut perdre avec. (…) J'essaie de trouver une sensibilité à travers le numérique, de réaliser l'abstraction pure qui existe derrière mon écran d'ordinateur. »

Bois contreplaqué, peinture monochrome, perspectives géométriques complexes, cassures : « Je suis intéressé par les limites des médiums. Je sais d'avance que le processus que je mets en œuvre va échouer car je règle la machine trop profond dans le bois, et que je n'ai aucune idée de la composition des matériaux que j'utilise. Mais ce qui m'intéresse, c'est de voir à quel moment ça va échouer et où cela va arriver. »

DeLucia réquisitionne les techniques de production de multiples supports, mais toujours pour des œuvres uniques. Dessin vectoriel sur un logiciel de design obsolète, projection de ces lignes gravées dans du bois contreplaqué et peint, dégradés atomiques qui se révèlent au fur à mesure de la détérioration de la matière. Sous pression, le bois s'arrache, se décompose et redéfinit arbitrairement le dessin d'origine. L'accident crée alors des zones dynamiques, les cassures surgissent sur la surface comme un pop-up envahissant et menaçant.

« J'essaie de créer des situations où le chaos peut émerger. » Une œuvre façon manifeste anarchiste, Michael DeLucia instaurant un système rigide de création et de reproduction voué à être renversé par l'aléatoire, au cœur de la matière première.

Précaire

Diplômé de la Rhode Island School of Design (2001) et de la Royal College of Art (2004), Michael DeLucia ne s'est pas coupé du classique : « C'est par l'apprentissage du classique que j'ai réussi à comprendre l'abstraction que je travaille aujourd'hui. C'est ma formation, ça m'intéresse toujours, mais aujourd'hui les conditions sont différentes. Les moyens de communiquer des idées ne sont plus les mêmes. »

Thomas Hirschhorn – artiste qui distingue l'éphémère (un mouvement vers la mort) et le précaire (une dynamique pleine de vie) – professe dans un entretien avec Jérome Sans : « Le futur va être précaire. "Précaire" non pas comme une menace mais comme une chance, celle d'être en mouvement, de pouvoir inventer de nouvelles formes, de communiquer avec l'autre, d'être créatif et de prendre des risques. Et "précaire" comme vivre positivement, être sans garantie, sans se protéger, sans frontières, sans s'isoler, sans exclusion et sans passivité. Des situations précaires et des catastrophes naturelles vont avoir de plus en plus d'impact sur les décisions économiques , écologiques, sociales, culturelles et politiques. Des décisions pour un avenir au-delà de la consommation et de la possession. »

Il y a quelques années, Michael DeLucia assistait d'autres plasticiens (dont Jeff Koons). Qu'en a-t-il gardé dans sa pratique ? « J'ai pu voir à quoi ressemblaient les ateliers d'artistes. Je m'occupais de la fabrication des sculptures. Les artistes nous présentaient les idées qu'ils n'arrivaient pas à mettre en œuvre et notre travail consistait à trouver la façon d'exprimer leurs concepts. C'étaient des défis intéressants à relever, mais je m'épuisais sur ces créations très grandes. Dans mon travail, je préfère conserver une relation de proportionnalité, j'aime que les idées et les moyens soient équivalents, et de toute façon je n'avais pas accès à des budgets suffisants. Ce type de créations coûte énormément d'argent, d'énergie, de matériel. Rien que le déplacement de ce type d'œuvres peut devenir très compliqué. Donc je me suis tourné vers des médiums que je peux manipuler et qui ne coûtent pas des fortunes. Tu peux toujours faire une œuvre en or, tu trouveras toujours quelqu'un qui sera intéressé par ça, mais l'art qui m'intéresse n'a définitivement rien à avoir avec ça. »

Poubelles détournées, balais emprisonnés, grillages, chariots de supermarché, bois contreplaqué utilisé pour les abris d'infortune, affiches de publicités : les compositions de Michael DeLucia naissent entre le désordre de la rue, de la nature et l'ordre des machines. Scarifiées, sectionnées, piquantes : ses sculptures de bois – plates ou en volumes – ont l'allure de ruines anonymes, comme un écho aux catastrophes naturelles, aux guerres, aux bidonvilles… « Les ruines, contrairement aux cimetières, sont moins des lieux emblématiques de la mort que des domaines où l'on s'est battu, où l'on s'est débattu pour vivre », a écrit le critique d'art Jean-Yves Jouannais. Alors ces ruines du présent, zones d'interférences totalement créées par Michael DeLucia, révèlent un nouveau territoire où déconstruire l'avenir.

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