Lucien Smith : Temps Morts

4 AOÛT 2013 | MEDIAPART | PAR HUGO VITRANI

Le New York d'aujourd'hui ne sera déjà plus demain. Celui d'hier est de l'histoire ancienne. « La forme d'une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d'un mortel », a écrit Baudelaire. Artiste contemporain de la génération Instagram qui voit le présent avec un filtre teinté vintage partagé sur les réseaux sociaux, le plasticien Lucien Smith marque un temps mort avec son exposition new-yorkaise A Clean Sweep (“Un grand ménage”), hommage à la ville dont la misère des rues a enfanté le hip-hop et la tolérance zéro. Avec ses installations et photographies, LS fixe le présent, fragment de notre futur passé. Entretien vidéo en VO.


par Mediapart

« Le présent impotent a rendu tous les autres temps opaques : le passé s'est réduit aux simples traces de la mémoire, et le futur ne va plus au-delà du lendemain matin, sinon sur le seul mode de la menace. Du coup, l'histoire n'est plus histoire, riche du passé et grosse de l'avenir, mais archives ou incantation », analyse l'historien François Hartog méfiant envers le “Présentisme”, théorie qui, ainsi déclinée, pourrait être l'épigraphe de l'œuvre de Lucien Smith, “Un grand ménage”. « C'est une rencontre entre le passé et la nostalgie. L'exposition tourne autour de cette idée de prendre des éléments du présent et de les traiter comme s'ils faisaient déjà partie du passé. C'est avec la nostalgie que les gens se mettent à apprécier les choses. » Alors LS dépeint les temporalités et se fait guetteur de son temps.

En quatre actes, Lucien Smith pose les réalités : embourgeoisement de New York, tolérance zéro du maire Giuliani, société sécuritaire post-attentats du 11 septembre 2001, politique anti-drogue et anti-graffiti : tout surgissement de liberté, d'insurrection ou de chaos – révélateurs de failles du système – doit disparaître.

Round 1. Un ballet de balais colorés récupérés dans les rues font le ménage comme la politique et la police l'ont fait dans les ex-quartiers chauds. Round 2. Des collages de papiers journaux sur immenses toiles, comme des arrêts sur image sur les craintes quotidiennes (menace terroriste), la lutte des classes (pub Rolex), le marché et l'histoire de l'art (les pages critiques et la communication des grands musées), mais aussi les cultures populaires (de l'équipe de basket des Knicks jusqu'à Pamela Anderson). LS fige la fragilité des discussions du jour et leur lien avec la si périssable information de masse. Round 3. Un film mélancolique tourné au 16 mm, bande-son de Miles Davis et texte de l'écrivain Glenn O'Brien en voix-off (cf. page 2). Round 4. Une collection de polaroïds classés dans des pochettes de cartes de baseball archivant les rues de NYC. Poubelles, déchets sur le bitume, entrées de parcs, façades de pizzerias : Lucien Smith se fait archéologue du présent et tente de muséifier les éléments parasites, périphériques et sans prestige de la ville. Le polaroïd : effet de mode, tendance anti-HD numérique ? Non, il s'agissait d'être minimaliste dans le processus, et de créer la photographie in situ, de façon précaire et sans post-production. Des photographies amateurs qui subiront le même sort que leurs sujets : la disparition avec le temps.

« Giuliani est le successeur du maire Dinkins. Ils ont tous les deux “nettoyé” les rues qui étaient touchées par la drogue, et d'autres problèmes. Quand j'étais petit je me souviens que mes parents parlaient souvent des méthodes de Giuliani. Enfant, c'était vraiment un choc des cultures pour moi : j'ai vécu à NYC, à Los Angeles, j'allais souvent voir mes parents qui vivaient en Louisiane… Le NYC que je connaissais n'existe plus aujourd'hui. 9/11 et Katrina ont eu un lourd impact sur tout ça. »
Politisé mais prenant garde à ne pas se laisser enfermer dans un rôle de porte-parole social difficile à assumer, Lucien Smith esquive lorsqu'on lui demande son avis sur “le maire de l'Amérique” : « Les gens sont divisés sur Giuliani. Je ne pense pas avoir besoin de donner mon opinion dans mon exposition sur ce qu'il a fait : mon rôle s'arrête à révéler des situations. »

La relève

New York dans les années 1970 ? Lucien Smith, 24 ans aujourd'hui, n'était pas né, mais une scène artistique bouillonnait. La photographe Nan Goldin résume : « Nous étions jeunes, maigres et la drogue était encore fun. » Les soirées se passaient au Mudd Club de TriBeCa, et ailleurs. De ce tourbillon punk mixé avec le cinéma, la télévision, la musique, la publicité..., émergeait Christopher Wool, artiste qui a couché les odeurs, la gestuelle, l'éphémère et l'esthétique de la rue sur toiles sérigraphiées et photos en noir et blanc clair-obscur, inspirant entre autres la démarche de Lucien Smith.

Diplômé de la Cooper Union School of Art, Lucien Smith a aussi regardé attentivement le travail des enfants terribles de Larry Clark devenus adultes, et habitués à tout défoncer avec leurs œuvres : photos d'adolescents nus de Ryan McGinley, abstractions en chewing gum de Dan Colen, vie en polaroïd de Dash Snow (Sacer) qui s'est terminée en overdose à 27 ans…

« Quand j'étais au collège, j'étais proche de la scène underground de New York. La drogue, le graffiti, l'art… c'était excitant d'assister à ça. J'ai fait un stage chez Dan Colen, c'était une façon de voir et de comprendre comment tourne un atelier, comment produire une œuvre à notre manière. C'était une expérience importante pour compléter l'enseignement officiel où l'on ne t'enseigne que les rouages et les formalités des institutions. Moi, en parallèle, j'avais mon éducation underground. Ces personnes continuent de m'influencer et je continue de regarder leurs travaux pour leur répondre. On est comme des frères. Mon exposition, c'est aussi cette idée que chaque génération doit faire le ménage de la génération précédente. » Alors Lucien Smith a entarté certaines de ses peintures, s'est frotté au maniement du balai et de l'extincteur trafiqué.

Technique issue du graffiti : vider l'eau des extincteurs, la remplacer par de la peinture sans toucher à la poche de gaz. Le résultat résonne sur la plupart des murs de NYC et se propage dans le monde : des tags ultra gros, ultra sales, ultra coulants aux extrémités dégradées, gestuelle oblige.
Lucien Smith, sans doute pas très fort en graffiti, s'est emparé de ce médium pour ses Rain Paintings, “peintures de pluie” abstraites où il réplique un phénomène naturel avec un processus mécanique précaire (l'extincteur mimant la pluie), et prouve que le “dripping” n'est pas mort avec Jackson Pollock. Ici, LS fige dans ses grands formats abstraits la violence du surgissement de la peinture et la fragilité des gouttelettes sur les toiles. Minimalistes, plus ou moins colorées, et titrées façon comédies romantiques. Car, chez Lucien Smith, les mots ne sont jamais absents.

« Je me suis inspiré de la théorie des 36 situations dramatiques de Georges Polti. Pour moi la plupart des Rain Paintings fonctionnent comme les toiles de fond des films ou des pièces de théâtre. Quand les gens vivent une expérience traumatique souvent ils rient ou en font une blague pour ne pas révéler leurs émotions. J'aime beaucoup les comédies romantiques, car sorties de leur contexte, certaines scènes racontent des situations très sérieuses comme un homme qui trompe sa femme. J'aime quand une blague n'en est, en réalité, pas une. Donc j'aime les titres comme Mari et femme ou Quand Harry rencontre Sally. Ce genre de choses où tu prends une histoire dramatique ou traumatique qui est sans doute déjà arrivée entre deux personnes, et tu en fais quelque chose de léger. »

H.I.P H.O.P

Présent dans plusieurs expositions solo ou collectives très remarquées (voir ici, ici, ou là), Lucien Smith est aussi sorti de l'ombre en tant que membre du Still House Group, collectif de jeunes artistes qui, pour exister hors du système, ont investi Internet et des espaces à TriBeCa puis à Red Hook pour développer une résidence autonome. Si aujourd'hui Lucien Smith s'est éloigné du groupe, l'idée de base est résumée par l'artiste Isaac Brest : « Le web permet qu'une certaine méritocratie existe, les jeunes artistes qui ne sont pas représentés peuvent être vus pas des collectionneurs, des artistes, des mécènes, des “curateurs” et des passionnés. Internet réduit le pouvoir des arbitres traditionnels du bon goût et permet aux individus de croire en leurs propres opinions. »

Lucien Smith s'impose donc sur Internet, en galerie, dans la rue… mais aussi dans deux catalogues des marques hip-hop “Supreme” et “aNYthing”. Il explique : « Lorsque j'ai posé pour la marque Supreme, j'étais jeune et concerné par la culture “streetwear”. Je me suis demandé si c'était risqué d'associer mon nom à une marque ou une culture, et je me suis souvenu d'une photo que j'adore de Christopher Wool dans son atelier, Nike aux pieds. Ça m'avait marqué qu'il porte des Nike, je trouvais ça vraiment cool. Je suis certain que dans une dizaine d'années lorsque les gens verront que nous portons du Supreme, des Jordans, ils trouveront ça intéressant. Je n'ai pas à avoir honte d'être impliqué dans les cultures urbaines et j'assume cette vision de la mode. » Une appartenance culturelle qu'il a réaffirmé il y a quelques semaines en participant à la performance de Jay-Z à la Pace Gallery, et qu'il ne reniait déjà pas dans son exposition Imagined Nostalgia avec Jack Siegel, convoquant dans une composition les mythiques films Boyz N the Hood et White Men Can't Jump.

L'exposition A Clean Sweep revient sur les racines du hip-hop, qui n'a jamais cessé de rendre hommage à New York faisant rimer le rêve américain avec la pauvreté, la drogue, les armes, l'injustice, le bling bling des nouveaux riches… New York a été chantée par GZA, Nas, les Beastie Boys, Kanye West, Jay-Z ou encore la nouvelle pépite Angel Haze. Ils pourraient tous ensemble constituer la bande-son de l'exposition new-yorkaise de Lucien Smith, s'il en fallait une.

Pourtant silencieuse, l'actuelle exposition Scrap Metal de Lucien Smith au Kansas fait résonner les chargeurs. Pick-up criblé de balles, bombonnes à gaz déchiquetées aux accents de Miquel Barceló, réinterprétation d'une publicité MasterCard (« C'est un peu comme dire s'il vous plaît avec un flingue dans la main »). En plein débat polémique sur les armes aux États-Unis, Lucien Smith est allé trouver l'inspiration à la conférence annuelle Knob Creek Machine Gun Shoot, le Disneyland de ceux qui aiment s'armer jusqu'aux dents (voir les vues de l'exposition dans la vidéo ci-dessus). Ultra violence, génération jeux vidéo, course à l'armement, beauté de la destruction : Lucien Smith dégaine ses ready made et touche sa cible en pleine tête.

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