Estevan Oriol: la vie réelle des anges

23 AOÛT 2011 | MEDIAPART | PAR HUGO VITRANI

A l'avant-bras gauche, une femme heureuse. A l'avant-bras droit, la même qui pleure. «Good Times & Bad Times» en surtitre. Ces deux tatouages à l'encre noire annoncent la couleur. Hommage à Led Zeppelin, «ils représentent la vie, la merde de tous les jours. Parfois t'es heureux et parfois tout part en couille. Rien à foutre, on ne peut pas être parfait, il faut faire avec». Ce pourrait être l'épitaphe de l'œuvre de Estevan Oriol, hommage photographique aux gangs latinos, aux femmes, à la musique et à la débrouille.


par Mediapart

Crânes rasés, handsigns, pantalons larges et débardeurs (ou sur-chemises à carreaux), flingues à la ceinture...: Estevan Oriol photographie depuis vingt ans la streetlife des chicanos des quartiers difficiles de L.A. Leur culture et ses codes gravés dans le bitume, les cicatrices et les tatouages qui recouvrent les corps, témoignent de leurs histoires.

Loin des clichés hollywoodiens et du ciel bleu saturé de L.A., Estevan Oriol révèle en noir et blanc le quotidien de ces enfants de la rue qui ont parfois l'âge d'être grands-pères. Le cadrage est frontal, la mise au point effectuée sur ces regards fixes et autoritaires, ceux qui font comprendre qu'il ne faut pas trop s'attarder ni poser de questions.

Estevan Oriol n'est pas de ceux qui baissent les yeux. Pourtant, il lui est arrivé de ranger son appareil photo argentique: «Je photographiais un gang à South Central, lorsqu'un gang rival s'est pointé. Il y a eu une fusillade. J'ai décidé d'arrêter de prendre des photos au cas où quelqu'un se ferait buter: je ne voulais pas me retrouver en possession des preuves.»

Les photos d'Estevan Oriol flirtent avec le documentaire et elles n'entendent délivrer aucun jugement moral. Pourtant, l'artiste n'est pas un simple spectateur: il vient lui aussi de la rue. Quant à ceux qui débarquent à L.A avec une vision fantasmée et caricaturée des gangs, il ne leur porte aucune estime. «Partout où il y a des difficultés, il y a de la violence. Les gangs en sont une illustration extrême, mais la violence peut se manifester autrement, même dans ce que l'on pense être les "beaux quartiers", habités par des Blancs avec de l'argent.» Pour illustrer son propos, Estevan Oriol compare les fusillades de gangs «avec 30 tirs mais aucun blessé car les mecs tirent à l'aveuglette en se croyant dans un clip de rap», et un récent homicide conjugal qui s'est déroulé dans le quartier où il vit désormais. «Ça n'avait rien à voir avec la pauvreté ou les gangs. Il s'agissait de Blancs riches. Les gens sont juste devenus fous aujourd'hui.»

«Si tu es la mauvaise personne au mauvais endroit, casse-toi»

Fils de Mexicains, Estevan Oriol a grandi au milieu des gangs de la West Coast. Et la photo qu'il a prise de sa femme, bandana noir sur la tête, débardeur blanc, tatouage et fusil à pompe à la main, témoigne d'un certain mode de vie. Tout comme l'allure du photographe fidèle aux codes vestimentaires des gangs (crâne rasé, habits larges noir et blanc, avec un bouc peigné à la perfection). Il précisera cependant ne plus être un membre actif, mais reste – comme le veut la tradition – un «Guilty by association» (un associé du crime). En clair, si un de ses amis a un problème, il sera à ses côtés.

Cette connaissance des gangs latinos l'a amené à recevoir des commandes de la presse, devenant ainsi photographe à gages. C'est pour FHM qu'Estevan Oriol va photographier les hommies des Bloods (aux habits rouges, descendants des Pirus). Ennemis célèbres des Crips (aux habits bleus), ces deux gangs noirs se livraient une guerre sanglante. «Si tu te comportes bien, que tu traites tout le monde avec respect et que tu surveilles tes arrières, alors tout se passera bien.» La martingale fonctionnera ensuite à Sao Paulo, au Japon (où il a photographié les Yakuzas) ou encore en Irak.

Habitué des terrains minés et des barrios mal famés, Estevan Oriol rend aussi un hommage très personnel aux femmes. «Tout le monde croit que les femmes de L.A sont blondes aux yeux bleus, lèvres, seins et fesses refaits, avec des diamants en toc et tous les clichés des barbies et de la chirurgie esthétique. Je veux montrer qu'elles ne sont pas comme ça.» Il en fera un livre, L.A. Women (éd. Drago), succession de femmes en sous-vêtements, tatouées, flingues dans la bouche ou fusil à la main, prenant parfois du crack ou faisant des handsigns (langage des signes, utilisés par les gangs). C'est en photographiant ces femmes qu'Estevan Oriol a réalisé une photo de handsign devenue emblématique de L.A ...

Chicano dream

Sa notoriété, il la doit aussi à ses portraits de célébrités. L'esthétique d'Estevan Oriol est très recherchée. Ses photos suintent la rue, et aujourd'hui, la rue est à la mode. Estevan Oriol va ainsi photographier des acteurs tels que Dennis Hopper (ci-dessus), Adrien Brody, Dany Trejo ou encore Robert de Niro et Al Pacino. «Quand tu photographies quelqu'un que tu as vu toute ta vie à la télévision, tu te dis que tu as réussi.»

Estevan Oriol a parcouru le bitume. Son premier travail, gabarit oblige, fut videur de clubs hip-hop de Los Angeles. Il y fera la connaissance des House of Pain et Cypress Hill, Boo-Yaa Tribe (en photo ci-dessus) et deviendra leur tour-manager. Une occasion en or massif puisqu'il va ainsi gérer la carrière des deux groupes pionniers du rap latinos, qui vont révolutionner le gangsta rap West Coast des années 1990, faire trembler les puritains avec leurs paroles, et vendre plus de 15 millions d'albums (à écouter sous l'onglet Prolonger).

Lorsqu'il n'est pas en tournée, Estevan s'intéresse aux low riders, ces voitures de collection que les gangsters retapent pour leur donner l'allure de bijoux kitsch montés sur des ressorts (et de fait, ces voitures peuvent sauter en l'air au rythme de la musique).

Trouvant la vie de son fils atypique, Eriberto Oriol lui conseille de la documenter. Il lui donne son premier appareil photo argentique et lui apprendra la base de la mise au point. «C'est arrivé comme ça, je n'ai pas fait d'école, je pensais rester tour-manager toute ma vie, je faisais juste des photos de ma vie, de mes potes.»

Aujourd'hui, Estevan Oriol expose ses photos (dernièrement au Moca de L.A), dirige des vidéos pour des entreprises ou des artistes et continue de photographier le gratin du hip-hop américain, ses amis des gangs, et tout ce qui l'entoure. Il a créé, avec son ami Mr Cartoon – l'un des tatoueurs et pimper de low riders les plus célèbres du monde (en photo ci-dessus Uzi à la main) –, une marque de street wear devenue mythique. Faire du business avec les codes de la street culture n'est pas un problème. Tout dépend à ses yeux d'où l'on vient: «C'est différent si tu viens d'une culture et que tu l'utilises pour en vivre, que si tu n'en es pas mais que tu t'en empares pour la piller et te remplir les poches. On s'est fait piquer des visuels par des marques comme Versace, les mecs remplacent ton nom par le leur.» Et si Estevan Oriol est aujourd'hui très demandé par des grandes marques, il pose ses conditions: «S'ils veulent ce genre de styles issus de la rue, on leur impose en échange de faire quelque chose pour la communauté. D'une manière ou d'une autre.»

Témoin de l'âge d'or du hip-hop et des débuts de la street culture, il n'est pas tendre avec ceux qui se sont fait récupérer, et ceux qui tentent de piller leur esthétique. Nostalgique du rap à l'ancienne, de Prince ou de Led Zeppelin, Estevan Oriol passe au vitriol le rap contemporain qui inonde les ondes: «Les rappeurs disent tous les mêmes conneries, ils ne pensent qu'à faire la fête, c'est comme s'il se foutaient de la misère, du respect. Tous les sons qu'on entend à la radio ne parlent que de cul.» Good Times & Bad Times.

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