Earsnot, le dernier "sans-culotte"

« On ne connaît la loi que lorsque les gens l'enfreignent », écrivait Boris Vian. Avec les membres de son crew Irak (I-rack : “je vole”, en “slang”, argot des ghettos), le graffeur Earsnot (Kunle Martins) aurait facilement pu être juriste spécialisé en dégradation volontaire de biens privés ou publics, possession et usage de drogues dures, trouble à l'ordre public, attentat à la pudeur et autres infractions inscrites dans leurs casiers judiciaires d'enfants infréquentables... mais talentueux. Fidèle à sa légende urbaine, Earsnot n'est pas facile à repérer. Quant aux gens du milieu, ils nous expliquent que son palmarès devrait nous inciter à passer notre chemin. Après tractations et tentatives ratées, le rendez-vous est fixé dans une cour fermée à clef et entourée de barbelés, arrière-salle de la boutique streetwear “Alife”, parfumée aux vapeurs des “blunts” de weed d'un vendeur sur les nerfs. Après avoir tenté de monnayer en vain l'entretien, Earsnot, taillé comme un mercenaire – veste camouflée et casquette de US Marines – enlève son fute mais garde le haut. Entretien vidéo en slip avec le fondateur du groupe de graffeurs le plus sulfureux du New York des années 2000.


par Mediapart

« Le graffiti est un signe des maux de nos sociétés. C'est un art illégal, un art inarticulé, avec des signatures, des couleurs, ça vient des tripes comme du vomi. C'est un style ignorant. Quand j'ai commencé le graffiti, je ne voulais pas de sécurité sociale, pas de carte d'identité. Aujourd'hui j'aurais été le genre de manifestant contre Wall Street. Mais à l'époque il ne s'agissait pas de cela. Je m'étais enfui de chez moi, je voulais vivre sur les toits, voler ma nourriture… Je ne voulais pas tout détruire, je voulais juste vivre par moi-même dans NYC, ne pas suivre les règles. J'écrivais mon nom avec une typo super simple, genre Helvetica, pour que tout le monde puisse le lire : je ne voulais pas m'adresser qu'aux autres graffeurs. »

Bien après les “sans-culottes” de la Révolution française, Earsnot et sa bande ont mené collectivement une révolution individuelle faisant régner la terreur dans les rues de New York, ravivant dans l'art le shoot d'héroïne et de sexe des lointaines années Beatnik. De catégories sociales différentes mais vivant une même vie où seuls ceux qui n'ont plus rien à perdre survivent (ou pas), le groupe Irak s'est imposé par son omniprésence dans les cinq bourroughs de NYC, ce qui a entre autres valu à Earsnot de se faire embastiller plusieurs fois à la prison de Rickers. Un fléau artistique – réponse à la tolérance zéro du maire Giuliani – qu'ils ont propagé à la fin des années 1990 à l'encre coulante, la bombe de peinture ou à l'acide sur les trains, dans les tunnels, les rues, sur les poubelles, etc. « Je voulais mon propre crew et me distinguer des crews habituels du graffiti. Je voulais être bien entouré. Les Irak, c'est un groupe d'amis, on s'en tape qu'un mec cartonne... On veut des gens qu'on respecte et qui nous respectent. C'est dur de trouver des bons potes dans la vie, alors j'ai choisi les meilleurs. » Ensemble ils ont imposé leur vision radicale du graffiti ancrée dans l'illégalité et l'obscurité des rues, leur mode de vie (vol et partouze sous défonce), et tapés les graffeurs réactionnaires, méthode singulière pour lutter concrètement contre l'homophobie du milieu hip-hop.

Les temps changent. Le hip-hop se féminise, et les coming out se succèdent, des rapeurs et rapeuses (Frank Ocean, Angel Haze) jusqu'aux joueurs de basket de la NBA. Pourtant Earsnot – qui balance ses pensées quotidiennes par dizaines de punchlines de 140 signes sur Twitter – reste sceptique. En réponse au coming out d'un basketteur de NBA, il dégaine : « Remember the people who were gay before it was cool. » Il développe, entre deux coups de sang : « Ces professionnels de sport qui sortent du bois, poussés par leurs potes ou les businessmen... Ok, je suis gay, et alors ? Eux ils ont du succès, ils sont en place, ils ne risquent rien. Il y a des gens qui n'ont pas ce luxe, pas d'argent, qui doivent bosser dur et assumer de dire : "tu sais quoi? j'aime les mecs et alors?" Quand tu as de l'argent et du succès, tu es attirant pour beaucoup de gens, mais il ne faut pas oublier ceux qui n'ont pas ça. Je ne veux pas qu'on parle de moi comme "le mec noir" ou "le mec gay". Je suis Kunle et je suis cool. »

Dash Snow, “Downtown Baudelaire”
Earsnot et ses potes ont provoqué la mort et la prison. En témoignent les photographies polaroïd de leur quotidien prises par Dash Snow (a.k.a Sacer a.k.a “Fantaisie tropicale”), mort d'une overdose le 13 juillet 2009, rejoignant “Le Club des 27”, ces artistes ravagés morts à 27 ans. « Mieux vaut un instant de vie véritable que des années vécues dans un silence de mort », écrivait l'anarchiste russe Mikhaïl Bakounine. Avant de mourir dans une chambre d'hôtel où il s'était enfermé après plusieurs jours de défonce, malgré plusieurs passage en désintox récents, Dash Snow avait pu appeler in extremis sa femme et sa fille de 2 ans : « Au revoir, je t'aime. On se reverra dans un autre monde. » Le New York Times lui a rendu hommage en écrivant qu'il était la dernière incarnation du « Downtown Baudelaire ». Larry Clark, qui l'avait accompagné à sa première cure, nous parle de Dash Snow comme « le Kurt Cobain du graffiti ».

Coke, héroïne, partouze bi, violence, “bad trips”, autodestruction, tags sur des clochards, vols : sans mise en scène ni prétention artistique, les polaroids de Dash Snow cadrent frontalement le quotidien d'une scène underground en plein bouillonnement synthétique, qui envoyait se faire foutre l'autorité et particulièrement la police (Dash Snow éjaculait et exposait des coupures de journaux dénonçant les bavures de policiers), et ruinait la lutte des classes. Une bande bercée au rejet de la société, de la richesse, des règles étatiques, et fascinés par les histoires de serial killers, de terroristes (Ben Laden) et de tyrans, le porno, le bondage et autres pratiques inavouables. Un vécu décrit dans un reportage gonzo pour le magazine Vice par Bruce LaBruce qu'il résume : « Je les vois (les Irak, ndlr) comme des anticorps attaquant les infections du monde moderne : corporatisme, matérialisme, lavage de cerveau, conformisme, indifférence de masse. »

Pourquoi prendre leur vie en photo ? Earsnot explique : « On savait qu'on avait une vie inédite, intéressante. On ne prenait pas ses photographies pour les montrer aux autres, c'était juste pour nous, pour se souvenir et rire de ce qu'on avait fait la veille. Dash en a fait plein, et ensuite on lui a proposé d'en faire une expo, c'est comme ça que ça s'est passé. » Le livre qui sera publié à l'occasion par Peres Projects, devenu “collector”, commence par une série de poèmes qui donnent le ton : Tout mais la chaise électrique / Si j'avais voulu entendre ton opinion j'aurai enlevé ma bite de ta bouche / Vin rouge pour Président / La révolte des crapules / Misérables matins, nuits infinies.

Connu sous le blaze Sacer, Dash Snow était, tout comme Earsnot, dans le top 10 des peintres les plus recherchés par le vandal squad de NYC. S'il a retourné la ville, il a eu les honneurs du New York Times en graffant de façon suicidaire le pont de Brooklyn, suspendu dans le vide sans aucun moyen pour se tenir, et risquant au minimum une lourde peine de prison pour s'être attaqué à un monument national. Avec ses polaroids désormais exposés et faisant passer Larry Clark pour le gendre idéal, Dash Snow est très vite devenu une icône trash du milieu de l'art, sans doute très excité par l'idée de récupérer ou d'accompagner le démon qu'il avait enfanté. Issu de la famille des De Menil, dynastie déchirée par cet enfant qui n'a pas supporté son héritage, Dash Snow avait, dès 15 ans, déjà goûté aux centres de redressement pour mineurs, puis s'est échappé pour vivre sa vie dans la rue, la drogue, le graffiti et les soirées sans fin, avec sa première femme Agathe Snow puis Jade Berreau, et toute sa bande, devenant ainsi la muse de plusieurs artistes désormais sur le devant de la scène, comme Ryan McGinley ou Dan Colen.

Ryan McGinley, dont l'une des photos de Dash Snow, la plus connue, le montre en train de taper de la coke sur la bite de Earsnot, lui avait rendu hommage dans un texte à l'occasion de sa mort. Extraits : Dash Snow « était un de mes premières muses. (…) Héroïne, oh Héroïne, oh Héroïne. Tu as pris la vie de tant de bons artistes. Tu as pris la vie de tant de mes amis. Je ne sais pas si tu es supposé écrire à propos de la drogue quand un de tes amis meurt d'une overdose, mais ce sont mes souvenirs avec Dash. (…) Après quelque temps j'ai décidé d'être clean et d'arrêter de me détruire, mais beaucoup de mes amis continuent en y allant à fond. Je ne les blâme pas, prendre de la drogue avec ses amis est tellement bon. Sérieusement, la plupart de mes meilleurs souvenirs de ma vie ont été sous drogue ou bourré. Nous étions juste des jeunes sauvages parcourant la ville. On était juste mauvais, des mauvais garçons. Terrorisant la ville et documentant tout. » On retrouvera un prolongement de cet hommage de Ryan McGinley avec Harmory Korine chez Agnes B, créatrice qui les avait rapidement repérés et accompagnés. Une exposition où l'on pouvait voir les dernières photos argentiques de Dash Snow, noir et blanc et grain prononcé, comme ce visage de sa femme faiblement illuminé par une flamme d'une bougie sur le point de s'éteindre.

L'héritage de Dash Snow a changé la donne dans un milieu du graffiti qui, souvent, lorsqu'il franchit le passage en galerie, devient très esthétique et perd de sa puissance. Avec Dash Snow et son crew, la tension contenue dans la rue peut enfin surgir.

« On voulait montrer ce qui n'était pas beau. À l'époque, tout le monde présentait des belles pièces, ça nous faisait chier. On voulait juste être mauvais, te forcer à regarder la poubelle. Maintenant dans le milieu de l'art, ils aiment tous les poubelles, ils en veulent partout. Ils n'ont pas compris que ce n'est pas juste la poubelle, mais que ça peut être aussi tout ce qu'il y a autour », commente ironiquement Earsnot. Et pour ceux qui n'y voient que de la provocation d'une bande de toxicos, l'analyse publiée dans le New York Times par Benjamin Godsill, curateur associé au New Museum, musée dynamique de NYC, est éclairante : « Le travail de Snow capture cette période dévastée par la chute du World Trade Center et la chute du système financier. »

Street credibility
Chef des Irak et pourtant absent du marché de l'art, des expositions, et de nombreux articles sur la vie de Dash Snow, Earsnot était cependant l'un des invités prestigieux de l'exposition Art in the streets au Moca de Los Angeles, première exposition d'envergure dans une institution à l'époque dirigée par Jeffrey Deitch (voir ici notre série d'entretiens avec les artistes urbains de Los Angeles).

Earsnot au musée : une contradiction ? Il s'explique : « J'étais content d'y participer mais je trouvais ça bizarre. C'était la première fois qu'on mettait du graffiti illégal dans un lieu aussi prestigieux. On t'invitait à l'hôtel, tu deviens reconnu pour du graffiti, mais à la seconde où tu sors de l'institution c'est toujours illégal et on t'envoie en prison… Bienvenue dans le monde insensé ! La plupart des œuvres exposées étaient horribles, mais c'est bien de l'avoir fait car c'est de l'Histoire maintenant. C'est bien de pouvoir dresser un portrait de ce mouvement, car nos mémoires ne peuvent pas retenir tous les mecs qui sont dans la rue. C'est à ça que je pensais en le faisant. Mais là maintenant, je trouve ça étrange : je déteste ! », ciblant au passage les artistes façon Shepard Fairey (voir ici dans Mediapart) ou Love Me qu'il juge trop populaires et lisses.

La clandestinité et l'illégalité excitent désormais (timidement) le milieu de l'art toujours à la recherche de nouveaux artistes encore indomptés. Le graffiti, c'était mieux avant ? Earsnot : « Les choses changent. Des gens très éduqués se sont engagés dans le graffiti, l'ont exposé à des nouveaux regards. C'est ce que le monde sophistiqué de l'art adore, découvrir avant leurs amis quelque chose qu'ils ne connaissent pas mais qu'ils pourraient apprécier. Mais, pour t'apprécier, ils veulent que tu te présentes à eux d'une certaine manière, donc le graffiti leur a été présenté ainsi. Ok, c'est cool, ils aiment le graffiti maintenant, (…) Tu peux tout rendre sophistiqué. Tu peux faire un essai sur un mur : le ciment, la peinture noire… et tu peux évidemment le faire comprendre aux gens sophistiqués pour qu'ils se disent “Wow ! tu as raison, c'est génial !” Le graffiti est tendance aujourd'hui, peut-être que demain ça ne le sera plus, je m'en tape. »

« Quand on a commencé, on a beaucoup regardé les autres artistes, la musique, etc. Aujourd'hui beaucoup de jeunes dissèquent ce qu'on a fait, nous imitent. C'est naturel : on a fait beaucoup de bruit. » Au point de se faire démarcher par des marques liées au hip-hop. « J'ai collaboré avec Nike, Alife, Supreme, Adidas, des musiciens… Certains me veulent ? OK. Mais je n'irai jamais frapper à la porte de Nike pour leur demander. Si tu es vraiment bon dans ce que tu fais, les gens viennent te voir eux-mêmes. Sinon ça ne sert à rien, ça peut être amusant ou te faire un peu de thune si tu es en galère, mais dans ce cas ils s'en foutent de tes idées. J'ai la chance qu'on vienne me chercher pour mon style, c'est difficile de dire non à ça. Je ne veux pas le gros lot, je suis juste un mec normal. Je suis chanceux car j'utilise le graffiti pour avoir ce que je veux. Beaucoup de gens sont dans la merde à cause de graffiti. Moi j'arrive à faire un peu d'argent avec, OK, mais tout le monde n'a pas cette chance. »

Malgré les risques et son identité désormais connue de tous, Earsnot continue de taguer les rues de NYC. Avec l'âge, l'absence de Dash et d'autres amis morts, y trouve-t-il autant de sensations et de sens qu'aux premières heures ? « Internet a beaucoup changé notre culture. Internet est devenu plus important que la rue maintenant. Avant j'étais excité par ce que je voyais dans la rue, maintenant je vois déjà tout sur internet, donc la surprise est moins forte. Mais c'est aussi parce que je suis plus âgé, ça m'excite moins qu'avant de voir mes tags dans la rue. Je fais ça depuis tellement longtemps. Si je faisais des statues dans l'espace public, ou si je construisais des immeubles, là ça m'impressionnerait. »

Dernière confidence : aujourd'hui Earsnot travaille sur un projet de film, entre NYC, Rome et Paris. Il n'en dira pas plus. C'est l'heure pour lui de se rhabiller.

Full article : Mediapart