AZYLE contre RATP : peinture haute tension

Certains sont peintres de paysages, d’autres sont peintres de métro. Azyle, la quarantaine, est une légende vivante du graffiti. Un peintre de l’ombre qui a bien failli s’y retrouver : sa cote – négative – est estimée par la justice à 195 000 euros. Une estimation spéculative du montant du remboursement des dégâts causés par les trois dernières années de sa carrière illégale (les peintures plus anciennes sont prescrites). Sa spécialité ? L’invention du style “punition” : il répétait à l'infini son tag jusqu'à en rendre les lettres abstraites et illisibles grâce à des jeux de recouvrements, de superpositions, de projections, de mélanges des matières, des peintures, des solvants et des encres. S’il a longtemps évité toute médiatisation de son travail et ne souhaitait pas s’exprimer sur son parcours, Azyle a changé de stratégie pour mettre en lumière le procès qui l’oppose depuis des années à la RATP et dans lequel il démonte, en détail, les très opaques estimations produites par la partie civile qui aimerait l’envoyer à l’asile. Après avoir été reportée, l'audience – qui a duré sept heures – s'est tenue à la cour d'appel de Paris le 2 mars 2016.

Game over le 25 juin 2007 : Azyle se fait soulever par la brigade anti-tag à la sortie du dépôt de métro La Chapelle en bonne compagnie de son ancien complice Vices aujourd’hui en cavale. Une arrestation digne d’un mauvais polar, à la hauteur de son talent indompté et méthodique : enquête avec filatures, planques, pistage de téléphone… Azyle fait alors la une des médias, pages faits divers. Liaison, la revue de la préfecture de police, lui consacre en 2009 une pleine page tant la prise est importante.

La rencontre organisée par SMS donne le ton : « Rdv 9h30, viens avec des vêtements sombres et qui ne craignent pas d’être abîmés. Si tu as une lampe frontale et des gants, c’est mieux, sinon je t’en apporterai. Bref, soyons efficaces. » Après une randonnée pas loin du périph’, Azyle ouvre comme par magie une porte grise qui ne paye pas de mine et mène dans une zone obscure, en ruine. Lampe sur le front, gants noirs et brassard fluo de flic sur bombers cuir (« On le repère de loin, c’est toujours efficace pour faire fuir les gens qu’on pourrait croiser par ici »), Azyle inspecte les lieux en silence, découvre des graffitis qui révèlent que son plan a été découvert par d’autres graffeurs (ce qui a le don de l’irriter) et explique comment cette zone permet d’entrer discrètement dans un dépôt de métro tout en décuplant les possibilités de fuite via ses accès au périphérique et à l’entrée technique d’un pont.

« Qu’est-ce que vous foutez là ?! »… La visite des lieux est interrompue par les hurlements d’un SDF plus tout jeune, surpris dans son sommeil et effrayé : aucune bonne raison ne mène ici. Azyle le rassure en lui expliquant qu’il est l’auteur des nombreuses peintures qui recouvrent les murs. Pour atteindre le métro, il faut passer par un grillage soigneusement découpé, accrocher un cordage, faire son baptême de rappel (plus simple de descendre en se laissant déraper que de remonter à la force des bras), puis éviter caméra et détecteur du mouvement à l’arrivée. Un jeu d’enfant pour Azyle qui a passé 17 ans de sa double-vie dans le métro, connaissant bien mieux les sous-sols de la RATP que ses dirigeants, ses maîtres chiens et ses cheminots.

Azyle nous entraîne finalement à l'extérieur, grimpe par un escalier de service et nous embarque en hauteur sous un pont pour peindre au grand jour et les pieds dans le vide un long mur que personne ne verra jamais. Détruit, effacé, poursuivi, invisible : le graffiti est un art en pure perte. Part maudite, aurait dit Georges Bataille. Comme Azyle ne peut plus peindre de « roulant », il « survit » en peignant dans des lieux tolérés. Des zones bien trop calmes pour cet habitué de la haute tension (risque judiciaire et volts du troisième rail), mais qui ne sont pourtant pas de tout repos : un mauvais geste et c’est la chute libre dans la Seine. Entretien inédit, face caméra mais face cachée.

Devis obscurs La RATP et la brigade anti-tag mènent un combat féroce contre le graffiti prétendument vecteur de sentiment d’insécurité dans les transports. Le graffiti devient pourtant bien moins anxiogène lorsqu’il est monnayé ou récupéré : on se souvient des publicités commandées dans les années 1980 par la RATP à Futura 2000 (graffeur historique de New York et pionnier de l’abstraction sur le métro), des publicités plus récentes pour la Carte Imaginaire réalisées par les graffeurs Mode 2 et Grems, ou encore du métro entièrement recouvert d’une publicité 118 218 qui présentait le nom de l’opérateur graffé par une grand-mère. Comble de la schizophrénie, la RATP et la SNCF s’intéressent désormais au phénomène plus grand public du Street Art et cherchent à le faire entrer dans ses murs de manière officielle.

Subway art, disait-on. Héritage du graffiti new-yorkais des années 1980, le métro est la cible la plus prestigieuse aux yeux des graffeurs dits « hardcores », ce qui a contraint la RATP à revoir son arsenal sécuritaire (pourtant déjoué quotidiennement par les graffeurs, en pleine période Vigipirate) et son matériel (plastification des rames). Selon la RATP, le coût des dégradations atteindrait des dizaines de millions d'euros par an. Il est pourtant impossible d'obtenir des chiffres exacts qui isolent les graffitis du vandalisme quotidien (lacération de fauteuils, impacts de projectiles, traitement des déchets et des chewing-gums, etc.). Impossible également d'obtenir des chiffres qui n'intègrent pas les moyens mis en œuvre pour lutter contre le graffiti de manière préventive et qui relèvent simplement du bon fonctionnement d'un service public.

Si Azyle a revendiqué les faits, ce qui est rare dans le milieu, il conteste les méthodes de calcul opaques de la RATP. Payer, oui, mais le juste prix (autour de 40 000 euros selon son avocat Me Jésus). Un jeu d'enfant pour Azyle, Sylvain dans la vraie vie et spécialiste de carrosserie automobile d'une grande entreprise française qui a donc reproduit devant un huissier (et les journalistes de Clique.tv et de Mediapart), le processus de nettoyage de la RATP et obtenu une moyenne qui contredit les estimations de la partie civile. Là où la RATP revendique une heure de nettoyage pour un mètre carré de peinture, Azyle obtient une moyenne se situant entre 2 et 10 minutes, en fonction du temps de séchage de la peinture (48 h, 24 h, 2 h) et le temps d'action des solvants anti-graffiti sur la peinture à effacer. Un nettoyage exprès, et une peinture qui n’altère donc pas le matériel, prouvant que le dommage ici ne peut être que léger (là où la RATP invoque un dommage lourd). Il s'explique dans cette vidéo :

Azyle a aussi mis la main sur un document interne de la RATP qui vante les mérites du produit anti-graffiti Grafforange. Ce solvant autoproclamé « l'ennemi des graffiteurs » permettrait d'effacer en moins de 30 secondes un graffiti de 40×40 cm, soit 1,2 m en 3 minutes. Des chiffres encore très loin de l'heure revendiquée sur les devis de la RATP. « Un document journalistique, sans aucune valeur », répondra Me Cayla, avocat de la RATP, qui affirme également lors de l’audience d’appel que la démonstration d'Azyle – « spécialiste auto-proclamé » – n’a aucune valeur puisque le métro n’est pas une surface plane et que les encres pourraient ne pas être les mêmes… tout en continuant de refuser la proposition d'organiser un nettoyage in situ.

Des interrogations qui s’ajoutent aux lacunes habituelles que l’on trouve dans la plupart des dossiers liés au graffiti qui présentent une masse d’incohérences et d’erreurs vertigineuses dans la justification par la RATP de dommages et intérêts demandés qui se chiffrent en centaines de milliers d’euros. « Doublons » et « triplés » sont les expressions des avocats pour désigner les devis produits en double ou en triple, pour une même dégradation, avec la plupart du temps des estimations différentes. On découvre aussi des préjudices d’immobilisation pour des trains nettoyés de nuit, lorsque les métros ne circulent pas. Ou alors des devis qui précisent que le nettoyage d’une peinture s’est déroulé de nuit (le tarif horaire est plus cher), alors qu’Azyle possède des photos prouvant que le train en question était nettoyé en journée. Sans parler des nombreux tags à l’acide réalisés sur des vitres, lourdement facturés par la RATP et pourtant jamais remplacés ou nettoyés : Azyle en a retrouvé une bonne partie dans une casse de métro dans l'Est de la France sur des rames réformées, et d’autres encore en circulation. La liste est longue et indigeste : le procès d'Azyle est emblématique des lacunes flagrantes de la lutte anti-graffiti. Ultime argument de choc lorsque Me Jésus interpelle la RATP en expliquant que les métros appartiennent au STIF et qu’elle n’aurait donc aucun droit à agir. La RATP qui se dit « quasi propriétaire » des rames ne serait que le possesseur temporaire des métros.

Mediapart avait rendu compte en juin 2011 du très symbolique procès de Versailles (lire ici) où la justice s'était montrée clémente envers les 56 prévenus. Depuis, les peines isolées se durcissent, allant parfois même jusqu'à de la prison ferme (lire ici notre portrait de Boris, passé par la prison de Fleury-Mérogis pendant quatre mois l'été dernier, ou encore Cokney condamné en 2012 à 228 000 euros de dommages et intérêts, et actuellement mis en examen pour association de malfaiteurs). Comme souvent, ces procès virent à celui du graffiti dans son ensemble. Lors du procès en appel, l'avocate générale n’a pas caché son incompréhension face à des dégradations jugées « nombrilistes », allant jusqu’à lui suggérer une nouvelle carrière : « Vous pourriez évoluer dans votre pratique, peindre sur votre voiture, certains le font, c’est à la mode, ou faire comme d’autres plus connus qui font des expositions. » Pour démonter ce cliché persistant du vandale qui n’aurait pas su devenir artiste comme tous ceux qui se sont pliés aux règles muséales ou du marché de l’art, il aurait fallu faire venir à la barre les collectionneurs à qui Azyle refuse de vendre, les critiques d’art à qui il refuse de parler, les patrons d’institutions où il refuse d’exposer, ou encore Karim Boukercha (co-scénariste du film Capital de Costa Gavras) qui prépare un film inspiré de sa vie.

Les couleurs sont impressionnistes, la peinture est d’action façon Monet et Pollock avec le talent et le mode opératoire d’un grand bandit. Une manière inédite de réactiver la puissance de la peinture, tout en la confrontant avec la performance, en réinventant à sa manière la technique du Fresco, en créant des encres qui pénétraient dans la carrosserie avant leur plastification. Un passionné du métro – Azyle est passé maître dans la recherche de la faille sécuritaire –, même s'il lui est arrivé de peindre aussi des tanks de l’armée ou encore le Concorde (« pour varier les plaisirs », dit-il à la juge amusée). Comme nous le dit Jonone, le graffeur grand public qui vient d’avoir la Légion d’honneur : « Azyle était le maître de la punition sur métro, cette manière d’aligner et répéter un même tag pour saturer la surface : c’était radical ! La génération que j’avais connue à NYC était différente, il y avait évidemment des cartoneurs, des “bombers” qui massacraient tout, mais c’était loin de la folie qui habitait Azyle et O’clock. (…) Face à cette génération qui était active en France, tu ne pouvais pas rester dans ton atelier et penser à l’avenir, t’enfermer dans ta petite vie et essayer d’assurer tes arrières. La magie de cette époque est rare aujourd’hui : la plupart des graffeurs font une pièce et la prennent directement en photo pour la publier sur Internet et se faire de la pub. (…) Alors, dans les années 2000, je suis ressorti de l’atelier pour taguer la rue, peindre les camions, les stores... Il y avait Seb 174 qui était lui aussi très actif, c’était la fête du village à Paris ! Les TPK retournaient tout, Invader envahissait la ville avec ses mosaïques, André faisait des peintures de malades... On avait tous cette soif de retourner Paris. Depuis, beaucoup d’entre nous se sont tournés sur un travail d’atelier. »

Azyle ne connaît qu’un atelier : celui où sont entretenus les métros et où il peignait. Parfois, il y allait juste pour l’ambiance, enfilant une veste RATP à sa pause déjeuner. Avec son procès, Azyle continue son œuvre à sa manière : son souhait est d'obtenir une jurisprudence Azyle. Un espoir ? L’avocat de la RATP s’est fait remarquer par son silence pieux face à l’avalanche de critiques précises et méthodiques, se cachant derrière des « raisons techniques évidentes » pour justifier le manque de réponses précises. « On me demande de lister des documents impossibles à produire, et même si je pouvais ramener ces documents, on me demanderait encore de justifier le prix de chaque trombone. C’est impensable ! Dans quelle inversion de valeur se trouve-t-on ? », dira-t-il agacé.

Un magistrat, manifestement convaincu par les explications d'Azyle, se demande pourquoi la RATP ne lui a toujours pas proposé un accord compte tenu de la précision de ses expertises : l'artiste a notamment révélé à la régie de transport des techniques pour nettoyer les acides sur les vitres plus efficaces que celles qu’elle utilise. En attendant, il s’est finalement proposé pour « mettre un peu de couleurs sur les murs de la salle un peu trop blanche » de la 10e chambre correctionnelle du palais de justice. Le parquet a demandé la confirmation de la peine. Délibéré le 4 mai prochain.

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